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19 novembre 2017 7 19 /11 /novembre /2017 16:06

Nabil BENALI est l'auteur de "L'espion d'Alger", un roman historique dont l'action se déroule au début du 17ème siècle.

1607. Dans l’Alger des corsaires barbaresques, une mission de rédemption des esclaves chrétiens veut à tout prix faire libérer Alexander, l’homme sans lequel Maria ne rentrera pas en Espagne. Son père, don Miguel, sollicite Mansour, le turjman personnel du Pacha d’Alger afin de hâter les choses. Simple transaction à conclure ? Pas du tout ! Pas dans cette cité où l’amour et la guerre ne sauraient vivre l’un sans l’autre…

https://www.amazon.fr/Lespion-dAlger-nabil-benali/dp/1522081240/ref=sr_1_1?ie=UTF8&qid=1511103888&sr=8-1&keywords=nabil+benali

Nabil  BENALI

Le travail d'un auteur de romans historiques est particulièrement complexe. Il lui faut imaginer quelques personnages fictifs et concevoir un scénario qui puisse les intégrer dans un vrai contexte historique. Il doit concilier créativité et rigueur du documentaliste.

Nabil Benali m'a demandé de partager des réflexions issues de son expérience d'écrivain d'un roman historique. Je le fais avec grand plaisir :

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Roman historique
Le vrai défi pour les auteurs

Critiques et historiens ont bien souvent prévenu les auteurs et les lecteurs contre les anachronismes littéraires que peut contenir le récit, notamment dans le roman historique ou dans le roman de science-fiction. Bon nombre d’interventions de bonne facture le font en insistant sur pas mal d’aspects importants. Dans le cas de la fiction romanesque historique, souvent sont décelés des détails qui heurtent les connaisseurs ou juste le lecteur averti, tels un détail impossible de la vie quotidienne à une époque donnée, des événements dont la vraie date a été changée, des personnages historiques qui ne pouvaient exister alors, et j’en passe. Cependant, il me semble qu’il existe un sujet de préoccupation qui reste très peu abordé s’agissant du roman historique, où il semble que l’imaginaire jouit peut-être, je dis bien peut-être, d’un peu trop de liberté.
Je m’explique. Hugo, Balzac, Scribe ou Dumas père, l’un des fondateurs sinon le fondateur du roman historique moderne, tous ont fini par être « épinglés » par le double travail des critiques et des historiens. On a fini par déceler, à un chapitre ou à un autre de leur œuvre formidable, un anachronisme, une fausse date, le décès d’un roi qui eut lieu quelques mois auparavant, une forme que ne prit la guerre que bien plus tard, un art pas aussi développé alors, etc. Rien d’étonnant en soit, la frontière entre l’imaginaire pure et le vraisemblable étant si fine, que les besoins du récit arrivent souvent, et malgré l’auteur parfois, à faire plier la supposée réalité historique de l’époque abordée. Pourtant, il n’existe pas d’auteur sérieux qui n’ait préalablement pris la précaution d’un rigoureux et patient travail documentaire, peut-être pas de nature à être salué par les historiens qui, eux, ne croient qu’à la stricte méthodologie, mais qui devrait lui assurer pas mal de certitudes. Pas mal, mais jamais assez ! Car les livres d’histoire et les historiens non plus ne savent pas tout sur tout. Ils ne sauraient nous rapporter le moindre détail constituant tous les instants de la vie de tous les jours, en toute époque. Les connaissances historiques ne s’élargissent que pour ouvrir de nouveaux univers à l’inconnu, les sources se raréfient à mesure qu’on plonge dans le passé, les écoles et les opinions divergent à chaque découverte ; chaque nouveau débat d’historiens dont on attend des éclairages est pris dans le piège des enjeux épistémologiques, académiques, politiques, économiques, socioculturels… auquel aucun n’auteur ne peut complètement se soustraire. Et cela, n’est-ce pas, pour la bonne et simple raison que personne n’écrit pour lui-même !
Dans une réflexion qui délimite parfaitement le roman historique, l’historienne québécoise Micheline Dumont voit, dans une contribution écrite en 2011, que ce dernier constitue « une voie d’accès à la réalité historique plus aimable que l’austérité de quelques monographies scientifiques, farcies de références ». Mais, constate encore Mme Dumont, que ces romans « constituent sans doute aussi un piège qui dénature cette même réalité historique ». Sont mis en cause les renseignements inexacts, les concepts inexistants, les événements ayant eu lieu avant ou après ou géographiquement loin du récit en question. Michelle Dumont dira aussi : «il est certain que le roman historique est beaucoup plus populaire que le livre d’histoire et que son accès est plus facile. Peut-il mener à une meilleure connaissance de l’histoire? Je n’en suis pas sûre ». Mais plus important que de prévenir sur les erreurs que font, volontairement ou non les auteurs des romans historiques, Mme Dumont doute que leur travail puisse vraiment « stimuler la lecture de véritables livres d’histoire » et, conclut son intervention par une sentence sévère à l’adresse des romanciers qui semblent « manquer d’imagination » et qui puisent à leur gré dans l’histoire qui, elle, « n’est pas une appellation contrôlée ».
L’argument est ainsi fourni sur le distinguo à faire, (à jamais ?) entre un livre d’histoire et un roman historique, mais qu’en est-il d’une délimitation à faire au sein d’un roman historique en lui-même, entre la part de l’histoire et celle de la fiction, entre s’autorise-t-on à dire la raison et le cœur ? Déjà en 1832, Guillaume Froehner, dans une critique de Salammbô de Gustave Flaubert, rappelait cette dualité pour toute approche d’un texte littéraire : « la critique impartiale ne saurait être un monologue ; c’est une conversation entre l’esprit (…) et cette autre puissance qu’on appelle le cœur ». Puis, tout en se joignant aux constats d’échec de Gustave Flaubert à livrer une restitution parfaite de l’antiquité, il relève que « le romancier a son terrain à lui ; il brille où le savant s’éclipse ; son apanage est le jeu mobile de la vie contemporaine. L’histoire des temps reculés est pour lui comme une muraille où la science ne lui permet pas de charbonner ses figures ». En effet, l’esprit est de peu de secours pour mettre en relief l’exactitude psychologique des personnages qu’un auteur se doit de maîtriser. La part du cœur avec ses codes et son autre univers s’en trouve plus grande et c’est le cœur qui intervient alors. Et l’imagination aussi, cela va sans dire.
Toutefois, cela ne résout pas tout, car il s’ouvre devant le romancier un long chemin pavé d’interrogations : la peur comme on la ressentait à cette époque ? Mais de quoi d’abord ? L’amour d’alors ? Mais comment ? La certitude de la mort ? Mais jusqu’où ? La conscience de son individualité ? Vraiment ?, etc., etc. En un mot, l’homme a-t-il toujours été l’homme tel qu’on le déchiffre avec nos outils d’aujourd’hui ?
La difficulté d’y répondre a trait à l’exercice en lui-même, à cette jonction difficile, voire impossible, entre l’exigence artistique et le choix du genre, celle qui consiste à vouloir toucher émotionnellement ses contemporains en parlant d’un passé qui n’est pas de leur vécu. Rien de moins évident, en effet, que de manier un passé qui, pour devenir captivant, doit comporter des expériences émotionnelles similaires à celles vécues dans le temps présent, tout en demeurant un passé inaltéré.
Il ne s’agit pas ici d’évoquer la relecture idéologique de l’histoire à laquelle se livre parfois et malgré lui le romancier — bien que ce type d’anachronisme mérite aussi l’examen car il pousse à beaucoup d’erreurs historiques—, mais plutôt de la difficulté à cerner la vie émotionnelle avec ses manifestations conscientes et inconscientes, j’indique la psyché de l’homme dans l’époque que l’on raconte. En parler ainsi, me semble-t-il, revient à dire qu’un tel niveau est tout simplement hors d’atteinte. Mais n’est-ce pas le cas pour la perfection dans l’art ? Pour la perfection tout court ? Ce qui, à mon sens, vaut malgré tout la peine de s’acharner à s’en approcher. L’intérêt n’est pas des moindres : c’est de là seulement que naissent les actes et les paroles, les appréhensions et les motivations, et que se dégagent (ou non) des personnages, toujours aussi fictifs certes, bien entendu vraisemblables, mais suffisamment crédibles pour que le roman puisse acquérir ce à quoi aspire toute œuvre artistique : la faculté de résister au temps.

Nabil Benali
Auteur de « L’espion d’Alger »

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Fiction et ressources documentaires
Ecrire malgré les spécialistes de l’Histoire ?

Je ne suis pas historien, mais auteur de fictions. Je ne prétends donc pas pouvoir proposer un point de vue académique ou argumenter en faveur d’une thèse scientifique, mais juste tenter de partager mon expérience dans l’écriture du roman historique.

Désirant raconter une histoire d’espionnage qui se passe dans l’Alger de la Régence turque et des corsaires barbaresques, j’ai naturellement consacré plusieurs mois à un intense travail documentaire, le genre exigeant une connaissance parfaite de l’époque — et même du quotidien de l’époque. Un écrivain de romans historiques doit, ce n’est qu’une image bien sûr, être capable sur le champ de se fondre parmi les gens de l’époque dont il parle si une machine à remonter le temps pouvait l’y emmener. Dans le cas de la Régence d’Alger, notamment la fin du XVe et le début du XVIe siècle, je me suis bien vite retrouvé au milieu d’un maquis de production historique qu’il n’était absolument pas évident de débroussailler. Et pour cause !

Avec son passé tumultueux et ses légendes passées au patrimoine universel, Alger a toujours séduit — et ne cesse de le faire— écrivains, peintures et poètes, photographes et musiciens. Delacroix, Dinet, Fromentin ou Vernet ont fondé l’école d’Alger en peinture. Les débuts de la photographie ont coïncidé avec l’occupation française de l’Algérie et les « nouveaux territoires » ont vu défiler les grands photographes qui dominaient les différentes expositions universelles… Mais comme Tunis ou Tripoli, quoi que chacune se distingue à sa façon, cette cité qui s’est imposée dès le XVIe siècle dans l’Histoire de la Méditerranée n’a pourtant pas fait l’objet d’une écriture historique qui, à défaut d’être définitive, puisse aujourd’hui cimenter un consensus entre les historiens et les spécialistes. Si tel était le cas, on disposerait enfin d’une Histoire d’Alger qui permette à ce magnifique théâtre de tant d’événements majeurs de disposer de son propre décor et de ses personnages bien définis, et même de ses accessoires ainsi reconstitués dans le moindre détail. Ecrire des histoires en se disant qu’on a reconstitué l’époque d’alors avec beaucoup de réussite deviendrait tellement plus simple. Mais c’est loin d’être le cas.

Plusieurs problèmes se posent s’agissant précisément de la ressource documentaire. Primo, sa rareté. La quasi-totalité des ouvrages décrivant Alger et sa vie politique, militaire et sociale d’alors ont été le fait de quelques auteurs occidentaux ; des chroniqueurs, des diplomates, des espions aussi — dont beaucoup étaient chargés de mesurer les murailles de la ville et de compter l’armée et son artillerie. Une partie du fonds documentaire sur lequel l’on peut s’appuyer également consiste en les correspondances entre le régent d’Alger et ses homologues européens, Français surtout. En face, presque aucun texte en arabe ou en turc ne nous est parvenu et à ce jour, la référence centrale pour parler d’Alger au tout début de la Régence turque demeure la « Topographie et Histoire générale d’Alger » et « l’Histoire des rois d’Alger », écrits par l’abbé bénédictin espagnol Diego de Haedo, lui-même détenu jadis à Alger. Pour certains, et cela est écrit de la sorte dans l’encyclopédie participative Wikipédia, ces deux livres sont l’unique référence sur Alger au début du XVIe siècle. En tout cas, aucune source n’est aussi détaillée s’agissant de la description de la ville et des us et coutumes de ses habitants. Fouad Soufi, chercheur au Centre de recherches en anthropologie sociale et culturelle d’Oran, constate (dans une contribution disponible sur le site du Crasc) que « l’accès à l’information historique reste encore très difficile » et que « l’inexistence d’un service d’information sur l’histoire de l’Algérie, la mauvaise circulation de l’information historique, des ouvrages et des rares revues, l’absence de revue historique régulière ne facilitent pas la tâche (…)»

Autre constat non moins important : les ouvrages les plus en vue, devenus par la suite le matériau d’une production documentaire largement diffusée, sont ceux écrits par les esclaves chrétiens de retour chez eux et témoignant des affres de leur détention dans les bagnes d’Alger. Le plus célèbre de ces témoignages, encore publié à ce jour, reste celui d’Emanuel d' Aranda. Sans doute propulsés par la charge émotionnelle qu’ils dégagent ou à cause d’une actualité faite de kidnappings des ressortissants occidentaux par les groupes djihadistes (pour certains, c’est l’Histoire qui se répète), ces récits divisent néanmoins les historiens, suivant la rive de la Méditerranée sur laquelle ils se trouvent. Robert C Davis, dans « Esclaves chrétiens, maîtres musulmans » (éditions Jacqueline Chambo – 2006), représente aujourd’hui le travail le plus sérieux jamais fait sur la question (10 ans de recherches). Il a surtout la particularité de ne pas considérer que l’esclavage des chrétiens par les corsaires barbaresques fût basé sur un critère racial, mais il le replace, malgré son ampleur et ses affres, dans le contexte des conflits géopolitiques et économiques d’alors.

Robert C Davis n’est cependant pas une opinion majoritaire en Occident. Le fait que la piraterie en Méditerranée a cessé au jour de la prise d’Alger par l’armée française en 1830 reste, à ce jour, l’argument le plus fort chez beaucoup d’historiens occidentaux pour soutenir, dans une lecture plutôt manichéenne, que sans les razzias qui ont été derrière l’asservissement de plus de 1.00.000 de chrétiens 3 siècles durant, jamais il n’y aura eu d’expédition contre Alger, de même que le projet de pacification par l’occupation coloniale qui s’en était suivi.

Il arrive aussi que les lectures débordent du cadre euromaghrébin pour s’installer dans les polémiques mémorielles plus vastes. Une relecture de la course (ou de la piraterie) barbaresque est, par exemple, proposée par l’historien africaniste Bernard Lugan. Il considère, dans une réponse au dirigeant turc M. Erdogan lorsque ce dernier demandait à la France de s’excuser pour ses crimes coloniaux en Algérie, que la présence turque en Afrique du Nord a été « un génocide ». Il rappelle la longue liste des crimes des ottomans en Afrique du Nord, avant de donner son point de vue sur les razzias barbaresques : « Il s’agissait bien de piraterie et non de Course puisque les raïs, les capitaines, n’obéissaient pas aux règles strictes caractérisant cette dernière ». Et de dire que la recherche historique a « montré que son but n’était pas de s’attaquer, avec l’aval des autorités, à des navires ennemis en temps de guerre, mais que son seul objectif était le butin ».

Du côté algérien, on pense tout autre, bien entendu. On rappelle tout d’abord que c’était l’Eglise qui encourageait et utilisait les récits des captifs pour réunir davantage de dons et de soutiens à la rédemption de leurs coreligionnaires détenus à Alger. Des récits généralement écrits bien des années après leur retour à la maison et qui peuvent de facto manquer d’objectivité et de précision, voie d’honnêteté. On considère, de ce côté-là de la Mare Nostrum, que la question des esclaves chrétiens n’aura été, au vrai, que le prétexte du projet colonial, et on accuse même les homologues occidentaux de volontairement escamoter les courses menées par les chrétiens et qui faisaient à leur tour des détenus musulmans en Europe.

Dans ses recherches sur l’Algérie à l'époque ottomane, Lemnouar Merouche affirme, s’agissant de la course : « On sait que longtemps après sa disparition, elle a continué à imprégner les esprits des deux côtés de la Méditerranée, à travers le cliché sur «le nid de pirates» auquel répondait en écho le mythe de «l’âge d’or». Les belles pages de Braudel sur la course en Méditerranée ont rendu ce genre de procès complètement obsolète pour les historiens sauf à l’étudier en tant que composante des conflits de mémoire. »

Plus explicite, Benjamin Stora rappelle que « l’histoire de l’Algérie produite par les historiens au temps de l’apogée de la splendeur coloniale française visait à expliquer pourquoi ce pays devait rester de toute éternité dans le giron de la France. C’était là le facteur central de légitimation du récit historique. La présence française remontait ainsi à l’Empire romain. Une insistance était mise sur la latinité de l’Algérie, avec un rattachement mythologique ancestral entre ce territoire de l’Afrique du Nord et l’Europe du Sud ».

Pour ce qui m’occupe, soit l’écriture d’un roman historique, je pense qu’écrire sur un pan de l’Histoire qui recèle une grande charge mémorielle, polémique et politique est tout sauf une chose aisée lorsqu’on cherche à placer son récit au cœur du véritable contexte de l’époque, avec ses faits avérés et son vécu démontré par la preuve historique. La douloureuse mémoire du passé colonial de la France en Algérie et les divisions qu’elle entretient interfèrent à tous les niveaux de la production historique depuis deux siècles et jusqu’à ce jour. Pour un auteur, c’est un devoir de faire en sorte qu’elle n’aille pas non plus polluer l’imaginaire et ce monde libre qu’est la fiction, toute vraisemblable qu’elle se doit d’être.

La création littéraire n’a pas à s’embarrasser et encore moins à s’accommoder de ce que pensent les uns et les autres. Il est juste regrettable que le principe soit nettement plus facile à mettre en œuvre dans le roman moderne. Pas dans le roman historique où les murs et les témoins ne sont plus là, et où il ne reste pour reconstruire les premiers et convoquer les seconds que le précieux travail des historiens. Encore faut-il qu’eux aussi disent la même chose. S’entendront-ils un jour ? Je l’espère. Alger mérite bien cela. Elle qui fut la ville où Miguel de Cervantès a vécu, juste avant d’écrire Don Quichotte et inaugurer ainsi la merveilleuse aventure du roman…

Nabil Benali
Auteur de « L’espion d’Alger »

 

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