Patricia RAPPENEAU
Tout ce qu'ils méritent : décembre 1908, la petite ville de Semur-en-Auxois s'est rapprochée de Dijon grâce au PLM mais les mentalités n'ont pas évolué. Dans les campagnes, les hommes règnent, tout puissants et vicieux, les femmes sont leurs objets. Patricia Rappeneau réussit habilement à mettre en scène le début du XXème siècle, par petites touches, bien choisies et souvent piquantes comme une aiguille à cheveux, pour témoigner de la cruauté de l'époque. Ses personnages sont parfaitement dans leur rôle et permettent de faciliter la compréhension de cette époque charnière, entre modernité et conservatisme, entre émancipation et asservissement.
Lorsque la ferme du vieux père Poillot est incendiée, Lisette, à peine 15 ans, pas toute sa tête, fait une coupable idéale. Et puis un vrai crime est commis, Georges Vilocq a bel et bien été assassiné. La Gendarmerie de campagne, peu efficace, va-t-elle fermer les yeux comme d'habitude ? C'est sans compter sur le sergent André Colinot, jeune gendarme à cheval, 29 ans et tout juste arrivé à Semur. C'est le narrateur, le lecteur le devine curieux, perspicace et habile enquêteur mais à la personnalité trompeuse et au passé mystérieux. André a une approche novatrice d'une scène de crime, Bertillon a fait un émule !
André veut comprendre, il questionne. Et pour avoir des réponses rien de mieux que de se rendre au Brevochard, l'auberge tenue par Léon Dubreuil. Il en sait des choses Léon. Et le lecteur en apprend tout autant sur le terroir de l'Auxois.
Ce roman policier historique est court et intense. Chaque mot, chaque phrase renforce un suspense prélude à une vengeance implacable. Ce récit est aussi le portrait émouvant de Rose Caleu, belle jeune femme au destin brisé. Avec elle, Patricia Rappeneau construit son message féministe.
Bibliographie de l'auteure ICI
Minette WALTERS
Les dernières heures : Minette Walters abandonne le roman policier pour un roman historique. L'aventure commence pendant le mois caniculaire de juillet 1348, dans le Dorset sur la côte sud-ouest de l'Angleterre pendant le long règne d'Édouard III. Le récit de Minette Walters est d'une intensité rare.
Le Moyen-Âge offre une multitude de sujets au romancier : il y a les seigneurs et les serfs, des amours impossibles, les guerres, les famines, des brigands, des complots, la religion toute puissante. La violence est omniprésente, celle des armes mais aussi le viol comme représentation de la domination de l'homme sur la femme. Durant l'été 1348, la peste déferle sur le Dorset. La mort noire n'épargne personne, c'est un châtiment envoyé par Dieu. Le domaine de Develish sur les rives de la rivière Frome va-t-il survivre à ce sombre fléau ?
Sir Richard le seigneur de Develish est une des premières victimes. Ce n'est certainement pas lui qui aurait sauvé son domaine, mauvais gestionnaire, sa vie se résumait à la recherche du plaisir avec de jeunes filles. Il n'a pas d'héritier mâle, seulement une fille, Eleanor, quatorze ans, stupide, fière et fourbe. Contre toute attente, l'épouse de Sir Richard, Lady Anne, âgée de seulement vingt neuf ans, prend le domaine en main, ses dernières heures ne sont peut-être pas encore arrivées ... Conseillée par le sage Gyles Startout, ses décisions seront bonnes : isoler le domaine de Develish dans l'espoir que la peste l'épargne et nommer un régisseur capable de diriger une communauté coupée du monde. Ce nouveau régisseur est un serf, Thaddeus Thurkell, un géant au teint basané. Hugh de Courtemains, le favori de Sir Richard, est évincé.
Le décors est planté en quelques pages. Minette Walters grâce à un travail de recherches historiques rigoureux et ample, reconstitue de manière brillante la vie quotidienne dans le Dorset au 14ème siècle. La magie d'un Moyen-Âge aussi violent qu'attachant fait le reste. Rivalités, complots, secrets de famille s'installent et tissent un récit fascinant avec des péripéties en cascade. L'auteure sait faire du lecteur un complice, il est dans la confidence grâce à quelques extraits d'un journal intime tenu par Lady Anne. L'aventure est aussi au rendez-vous lorsque Thaddeus à la tête d'un petit groupe d'éclaireurs est envoyé à l'extérieur de Develish pour découvrir où en est la mort noire. Pas une seule page ( 520 au total ! ) n'est ennuyeuse ! J'ai souvent pensé aux "Piliers de la terre" de Ken Follett, les deux sagas sont tout aussi foisonnantes.
Et ce n'est pas fini, la famine menace le domaine de Develish près duquel rôdent des bandes de pillards. Mais c'est une autre histoire que j'attends avec impatience ...
Merci aux Éditions Robert Laffont
Marc LARGE
La folle histoire de Félix Arnaudin : de nos jours le massif forestier landais est une composante incontournable de l'identité visuelle française. Mais il résulte d'une décision qui mis fin à une civilisation locale. L'empereur Napoléon III décida d'assainir puis d'ensemencer en bois de pins pour remplacer les terres désolées, marécageuses et incultes des Landes de Gascogne ( loi du 19 juin 1857 ). Félix Arnaudin ( 1844 - 1921 ) observa cette mutation lente et inéluctable. Enfant, Félix était émerveillé par cette lande sans relief et il devina très vite sa disparition. Pendant toute sa vie il assista à la fermeture des paysages suite à la croissance des peuplements de pin maritime et il s'employa à immortaliser la civilisation locale qu'il voyait s'éteindre.
Marc Large fait le récit de la vie de Félix Arnaudin entièrement consacrée à observer, rechercher, interroger avant de retranscrire tout ce qui concernait ses landes natales. Félix fut à la fois photographe ( mais il préférait le mot "imagier" ), spécialiste des espèces végétales et animales landaises, linguiste, folkloriste, ethnologue. Aucun sujet n'a échappé à sa curiosité intarissable afin d'immortaliser toutes les facettes d'un monde qui disparaissait.
Marc Large offre au lecteur une belle prose imprégnée de poésie, mêlée de citations de Félix , de dialogues parsemés de mots en patois pour faire plus expressif et plus vrai et de descriptions qui reconstituent une région dont le visage a profondément changé. En même temps que disparaissait le mode de vie qui l'avait animée, une nouvelle existence le remplaçait mais le récit de l'auteur traduit de manière si émouvante les travaux de Félix qu'un sentiment de nostalgie m'a envahi. Il ne faut certainement pas remettre en cause l'existence d'un massif forestier, il convient de se souvenir ou d'apprendre ce qu'était autrefois les Landes de Gascogne.
Félix Arnaudin vécut dans le besoin, seulement soutenu par l'amour de sa compagne Marie. C'était un perfectionniste animé d'une farouche volonté de découverte, toujours persuadé que ses recherches étaient incomplètes. Cela le mènera vers une profonde dépression proche de la folie. Il ne s'est jamais résolu à publier au grand désespoir de la communauté scientifique et de Marie qui doit gérer au quotidien leur ruine financière. L'oeuvre de Félix Arnaudin longtemps ignorée sert désormais de support à de nombreuses muséographies locales. Il y a également cette magnifique biographie, émouvante et instructive.
Merci aux Éditions Passiflore
Philip KERR ( suite )
Quel titre pourrait bien manquer à la série Bernhard Gunther ?
A l'origine ce devait être une trilogie autour de trois dates clés de l'Histoire du nazisme : 1936 ( L'été de cristal ), 1938 ( La pâle figure ) et 1947 ( Un requiem allemand ). La publication en langue anglaise de cette trilogie se fait en 1989, 1990 et 1991. Puis plus rien jusqu'en 2006. Quinze années avant d'en savoir un peu plus sur Bernie Gunther. En 1949 il doit fuir vers l'Amérique du Sud. Durant l'année 1950, il enquête en Argentine pour le compte du directeur de la sécurité et du renseignement au sein des réfugiés nazis. Ces recherches sont liées à une autre enquête qu'il avait menée alors qu'il était inspecteur de police à Berlin mais qu'il n'avait pas pu faire aboutir du fait de la fin de la République de Weimar et de la prise de pouvoir par les nazis au début 1933. En 1954 Bernie vit paisiblement à Cuba jusqu'à ce qu'il rencontre une femme, en fait la femme qu'il avait aimée en 1934 alors qu'il était détective à l'Hôtel Adlon à Berlin.
Fuir Cuba s'impose ( voir ICI ) mais c'est plus un retour dans le passé que Bernhard Gunther va connaître. C'est peut-être le nouvel élan qui manquait à la série ...
Vert - de - gris : rester à Cuba est devenu impossible pour Bernie alias Carlos Hausner. Rejoindre Haïti est un bon échappatoire, une traversée facile avec une barque de pêche à moteur sauf si vous êtes arraisonné par l'US Navy. Et c'est le début des ennuis : Guantanamo ( l'enfer de Gitmo ! ) puis la prison militaire de Fort Williams sur Governors Island dans la baie de New York. Et enfin retour à la case départ, Munich, prison de Landsberg là même où Hitler avait été interné dans la cellule n°7 après le putsch manqué de 1923.
L'Office of the Chief Counsel for War Crime s'intéresse aux années de guerre pendant lesquelles Bernie a servi dans l'Office central de la Sécurité du Reich ( RSHA ). Mais en 1954 l'ennemi a changé, c'est la Guerre froide et la CIA s'interroge sur Erich Mielke, chef adjoint de la Stasi en RDA. Communiste allemand, en 1931 Mielke avait été accusé du meurtre de deux policiers à Berlin avant de se réfugier en URSS.
Bernhard Gunther se souvient et raconte ... et le lecteur est dans la confidence. Bernie est né en 1896, le 23 mai. Un même 23 mai, il a en effet croisé Mielke, c'était en 1931. Il y aura ensuite l'Hôtel Adlon avant de reprendre du service à la Kripo en septembre 1938 à la demande de Reinhard Heydrich, il devient l'Oberkommissar Gunther. A la déclaration de guerre il est intégré à l'Office central de la sécurité du Reich ( RSHA ) comme toute la Kripo et il devient capitaine SS, Hauptsturmführer et portera l'uniforme vert-de-gris confectionné par un tailleur juif ( Bernie n'aura pas droit à l'uniforme de l'intendance fourni par Hugo Boss car il y a urgence, Bernie doit rejoindre Paris, nous sommes en juillet 1940 ).
L'interrogatoire de Bernie Gunther devient récit de sa vie, le lecteur le voit fidèle à lui même, critique et pince-sans-rire, rusé et emporté malgré lui dans un conflit qu'il voyait venir et auquel il sera obligé de participer au côté des nazis. Bernie est à Paris et en France pendant un an à la recherche pour le compte des nazis du communiste Mielke. Il se rend dans les camps de concentration français du sud de la France, Gurs et Le Vernet, où sont détenus des Républicains ayant fui Franco.
En juin 1941, Bernie est de retour à Berlin avant de participer à l'opération Barbarossa à la frontière russo-polonaise. Il appartient à l'Einsatzgruppe B, une unité opérant à l'arrière des troupes allemandes avec pour mission de tuer des juifs et des partisans. Bernie est renvoyé à Berlin en septembre 1941 car il n'obtenait pas de bons résultats ... Il est à Prague en été 1942 et au printemps 1943 il est en mission à Smolensk en Russie en tant que membre du bureau des crimes de guerre.
Bernie se marie durant l'été 1943 avant d'être recruté par l'Abwehr, le renseignement militaire. En juin 1944, Bernie est officier de renseignement à Königsberg en Prusse orientale sur le front du Nord-Est. L'horreur a changé de camp, elle suit désormais la progression de l'Armée Rouge. Bernie est fait prisonnier et il est interné dans la camp n°11, province de Voronej au milieu de la steppe ukrainienne. Puis il est transféré dans un autre camp, près de Stalingrad pour y creuser un canal, un travail d'esclave sous la surveillance zélée du MVD soviétique. Il y sera condamné, conséquence inattendue d'une enquête qu'il n'aurait pas dû mener, Bernie ou l'art de se mettre dans des situations incroyables ... Bernie est condamné à 25 ans de travaux forcés et transféré dans le camp de Johannesgeorgenstadt en Tchécoslovaque dans une mine de pechblende, minerai dont est extrait l'uranium destiné au projet de bombe atomique de l'URSS. La radio-activité y tue aussi sûrement que la peine de mort. Une rencontre inattendue va le sauver, il lui est proposé d'intégrer l'Ecole antifasciste de Krasnogorsk puis le Kommissariat 5. Avec d'anciens nazis, les soviétiques créent l'embryon d'une nouvelle police pour une nouvelle Allemagne, de l'Est. C'est ce projet qui sauvera Bernie, une fuite alors que la seconde Guerre mondiale se termine et que la Guerre froide commence.
De la prison de Landsberg, Bernhard Gunther est envoyé à Paris pour y être interrogé par le SDECE, il connait la caserne Mortier et la prison de la Santé. La France cherche à arrêter les plus fascistes des français ayant collaboré, ceux ayant commandé la Légion des volontaires français contre le bolchévisme ou la Division SS Charlemagne. Nous sommes à l'automne 1954, les prisonniers des camps de détention soviétiques vont être libérés et parmi eux sans doute d'anciens nazis acquis à la cause du communisme et futurs espions. Bernie revient à Berlin, Ouest bien sûr, du bon côté du rideau de fer. A la fin du roman, l'aspect récit de guerre est fini. Bernie est devenu un espion, tiraillé entre la CIA, le SDECE et peut-être les soviétiques et les allemands de l'Est. Il n'a plus à enquêter pour percer à jour une entourloupe, c'est à lui d'en monter une pour retrouver sa liberté et son indépendance. Il aspire à un nouveau départ, avec Elisabeth, mais pas à Berlin.
Vert-de-gris est le titre qui manquait à la série Bernhard Gunther. C'est un récit qui éclaire le passé de Bernie principalement durant la seconde Guerre mondiale. C'est une main courante qui va redonner un nouvel élan à ses aventures et enquêtes. Le lecteur est maintenant prêt à affronter d'autres épisodes tragiques du Troisième Reich, à Prague, à Katyn et ailleurs. Le lecteur va savoir situer dans l'espace et le temps la vie de Bernie et il est prêt à en savoir plus. Les approfondissements qui vont suivre seront plus cohérents. Le lecteur est maintenant prêt à découvrir de nouveaux portraits que Philip Kerr grand spécialiste du nazisme nous a préparés avec minutie.
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