Émile BRAMI
En collaboration : il y a eu deux débâcles en France durant la Seconde Guerre mondiale, celle de juin 1940 et celle d'août 1944 qui voit l'armée allemande se replier devant les troupes alliées. C'est au tour de ceux qui ont collaboré avec le nazisme de connaître l'exode. Je connaissais peu cet épisode. J'attendais beaucoup de la lecture de ce roman et je n'ai pas été déçu. J'ai été littéralement transporté pour vivre la fin d'un épisode noir de notre Histoire, un peu occulté par l'euphorie de la Libération.
Émile Brami offre au lecteur un exceptionnel récit historique, reposant sur une documentation rigoureuse. Août 1944, la Libération de Paris approche, inéluctablement. La fuite vers l'Allemagne est la seule issue pour ceux qui ont collaboré. Nancy puis l'Allemagne à Baden-Baden, Neustadt an der Weinstrasse et c'est finalement Sigmaringen qui devient par la volonté de Hitler une enclave française au sein du Reich. Sigmaringen et sa colonie de collabos avec un pseudo gouvernement français héritier de Vichy. Pétain, Laval, Darnand et la Milice, Marcel Déat, Jacques Doriot du PPF et bien d'autres politiciens fantoches sont mis en scène de façon réaliste. Émile Brami se révèle un conteur hors pair, toujours passionnant et abordable à travers le regard du narrateur, un personnage fictif, français ordinaire qui a vécu l'occupation à Paris sans trop réfléchir aux conséquences de ses actes et dont la présence à Sigmaringen tient un peu du hasard. Les artisans de la collaboration intellectuelle sont aussi à Sigmaringen, parmi eux Louis-Ferdinand Céline, redevenu Docteur Destouches. Émile Brami est par ailleurs l'auteur d'une biographie de Céline qu'il nous présente ici dans toute sa complexité.
Sigmaringen et son château des Hohenzollern comme cadre d'une fin pathétique qui pourrait être ridicule si sans cesse la réalité ne ramenait le lecteur à la tragédie. Ce subtil et habile mélange structure le récit historique de l'auteur.
Dans son roman Émile Brami dresse aussi le portrait particulièrement fouillé de Joseph Laborieux, personnage fictif. C'est le narrateur, orphelin timide, solitaire et renfermé qui à mon avis s'est laissé entrainé durant l'occupation. Joseph est énigmatique, presque inquiétant, parfois attachant, certainement influençable mais fidèle à sa parole. Il n'a pas vu la fin arriver et il a négligé le petit détail qui lui aurait permis comme tant d'autres d'être blanchi ou de se faire oublier. D'une manière général dans ce roman, tous les portraits dressés par l'auteur sont justes grâce à un vocabulaire riche, précis et évocateur.
Ce récit est aussi un polar car Joseph Laborieux est policier. Mais sa carrière est banale. C'est peut-être le fait d'être obéissant et disponible qui l'a fait déraper pendant l'occupation. Le dimanche 7 mars 1926, sa vie a basculé suite à la découverte du cadavre d'une très jeune femme d'une quinzaine d'années abandonnée au bord de l'eau, vidée de son sang, enveloppée dans une longue robe de lin blanc. Près d'elle, un message évoquant Hamlet et citant des vers de Rimbaud. Par la suite, chaque année presqu'à la même époque un crime identique est commis et un cadavre avec la même mise en scène évoque Ophélie du tableau de Millais. Chaque année, une nouvelle Ophélie. Et cela devient l'obsession de Joseph Laborieux. Il suit toutes les pistes qui s'offrent à lui. Toutes sont des impasses. Et chaque année, une nouvelle Ophélie, y compris à Sigmaringen en 1945 au bord du Danube. Inlassablement Laborieux poursuit ce qui est devenu une quête plus qu'une enquête. Et chaque année, une nouvelle Ophélie, jusqu'en 1957. Joseph Laborieux est bien sûr toujours là, pour ses Ophélie. Le face-à-face final avec le coupable est d'une intensité psychologique efficace et le titre "En collaboration" prend alors tout son sens.
Merci aux Éditions Écriture
Frédéric PAULIN
La guerre est une ruse : au départ il y a de toute évidence une documentation sans faille sur l'Histoire récente de l'Algérie. La période 1992 - 1995 en Algérie constitue la trame solide de ce roman noir. 1992 en Algérie est un rendez-vous manqué avec la démocratie. Le 16 janvier 1992 il n'y aura pas de second tour aux élections législatives. En décembre 1991 le premier tour a vu la victoire des islamistes. L'armée met alors un terme brutal au processus électoral et précipite l'Algérie dans une atroce guerre civile. Frédéric Paulin ne se contente pas de faire le récit de ces évènements tragiques. Il met en scène quelques personnages fictifs pour servir sa démonstration et s'engage ouvertement dans la dénonciation d'une effroyable manipulation.
Tedj Benlazar est lieutenant de la DGSE et vit en Algérie depuis deux ans. Son père était algérien, sa mère française. L'Algérie et la France, un destin étroitement lié, la colonisation, le déchirement lors de l'indépendance et puis des liens qui ne reposent plus que sur des dépendances commerciales. Tedj et son chef, l'expérimenté commandant Rémy de Bellevue de la mission militaire française à Alger, ont du flair et pour eux la guerre civile algérienne ne se résume pas seulement à un affrontement mortel. Il y a manipulation. L'armée n'a pas hésité à commettre des exactions au nom du FIS puis des GIA afin de justifier sa politique de répression toujours plus violente. Le chaos ou les militaires mais cela ne gène pas les gouvernements français tant que cela reste en Algérie et que l'approvisionnement de la France en hydrocarbures est garantie.
Les évènements réels ponctuent le récit, attentats et prises d'otages succèdent aux rafles, la terreur est à Alger dans la Casbah refuge des islamistes puis la Mitidja s'enflamme. En coulisse, torture et camps de prisonniers dans le sud du pays, liens étranges entre certains militaires et les islamistes, une fiction rendu plausible par les faits eux-mêmes. Les services secrets algériens ( le DRS ) sont à l'oeuvre pour que le maintien des militaires à la tête de l'Algérie soit une évidence pour les algériens et la France.
Ce roman de Frédéric Paulin n'est pas seulement un récit historique pédagogique et engagé. L'auteur a su y intégrer une dimension humaine de plus en plus présente et poignante au fil des pages. La jeune Gh'zala dont la famille est déchirée et exécutée par la guerre, doit fuir le pays qu'elle aime pour la France où il n'y a pas d'intégration. Le lecteur assiste aussi au rejet par la France de Fadoul la compagne tchadienne de Bellevue. Ils n'étaient pas mariés, le décès de Bellevue ( sa vaine lutte contre le cancer s'ajoute à la tragédie ) la précipite dans l'illégalité. Et puis il y a Tedj, habile agent secret mais tellement humain et à la vie personnelle bien tourmentée.
Pendant ce temps, Khaled Kelkal attend son heure. Ce sera le 25 juillet 1995 vers 17 heures à la gare de Saint-Michel-Notre-Dame de la ligne B du RER. Le chaos a finalement touché la France et s'apprête à se propager plus largement encore. C'est à priori le thème du deuxième titre de la trilogie, suite avec "Prémices de la chute".
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