Frédéric PAULIN : "La fabrique de la terreur"
La fabrique de la terreur : dernier épisode de la trilogie de Frédéric Paulin ( dite trilogie "Benlazar" ) sur le djihadisme moderne, le deuxième opus ( voir ici ) explorait les années 1996 à 2001.
2010 à 2015, la chronologie détaillée des faits tragiques de la montée en horreur de l'islamisme radical figure en fin d'ouvrage, jusqu'à la nuit de terreur à Paris le 13 novembre 2015. Frédéric Paulin est un remarquable conteur. Il relie tous ces évènements entre eux en imaginant la vie quotidienne de personnages fictifs. Il y a Wassim et son amoureuse Maram, avec eux le lecteur vit la révolution du jasmin en Tunisie, premier éclair d'une révolution arabe qui va rapidement embraser la Lybie et l'Egypte puis l'Irak et en la Syrie avant d'exploser en Europe. Adel a choisi de réformer le système politique tunisien par la voie des élections. Wassim va basculer dans la clandestinité. Et puis il y a Simon le français de Lunel, musulman dérouté puis perdu dans son propre pays avant de devenir chair à canon d'un État islamique en Irak et au Levant. Désormais Ben Laden tué le 2 mai 2011 et Al-Qaïda représentent le passé, Daech représente l'avenir. L'auteur écrit au présent alors que des faits passés sont relatés, cela renforce l'impression d'action, le suspense et cela va jusqu'à provoquer des rebondissements.
Frédéric Paulin remet en scène les personnages principaux des deux opus qui ont précédé l'arrivée de la terreur en France. Mais l'être humain évolue, Tedj Benlazar que l'on imagine âgé, ronge son frein dans la solitude avant de tenter une dernière action d'éclat. Fini Arno le journaliste d'investigation, place à Réif le prof d'histoire-géo à Lunel et papa de deux garçons. Son couple va mal, c'est Vanessa qui a pris sa place de journaliste free lance là où les peuples se révoltent. Elle est contrariée dans sa démarche, impuissante, comme son père autrefois, à approfondir des faits d'apparences anodines mais qu'elle sent primordiaux. Son questionnement est fondamental " Pourquoi basculer dans l'extrémisme ? ". Elle va finalement et tout simplement s'efforcer de sauver quelques vies humaines.
Laureline Fell personnalise toute l'impuissance des services français à anticiper. DGSE - RG -DGSI fusionnés et réorganisés, comme si une réforme administrative pouvait être gage de réussite face à une menace qui a évoluée et qui ne recrute plus grâce à des réseaux humains financés par le blanchiment d'argent mais avec internet pour des attentats low cost.
Le récit de Frédéric Paulin passionne, c'est un art de raconter et l'auteur le maîtrise à la perfection. Son récit est émouvant avec des personnages fictifs sensibles, fragiles, attachants et qu'on a envi d'aider par exemple lorsqu'on voit un jeune de 14 ans partir excité et joyeux assister à son premier concert. Il est sur un nuage de bonheur. Et sans cesse l'Histoire ramène le lecteur à une réalité de terreur avec des noms comme Mohammed Merah, Molenbeek-Saint-Jean, Abdelhamid Abaaoud ou Charlie.
Bardée de prix littéraires amplement mérités, la trilogie Benlazar démontre toute la pertinence du roman noir pour décrire et analyser l'état d'une société.
Frédéric PAULIN : La fabrique de la terreur. Parution le 5 mars 2020. Agullo Éditions, collection Agullo Noir. ISBN 979-1095718734.
Jean - Paul MAHOUX : "Paix sur la guerre"
Jean-Paul Mahoux est de nationalité belge, il a suivi des études d'Histoire qui l'ont conduit à se spécialiser sur la Première Guerre mondiale et le Traité de Versailles. Ses connaissances constituent le socle de son deuxième roman.
Paix sur la Guerre : Joachim Feuerberg a été assassiné à Paris le 28 juin 1919, le jour de la signature à Versailles du traité de paix entre l'Allemagne et les Alliés. Il a été poignardé par dix-neuf coups portés par une baïonnette. Feuerberg avait été officier dans l'armée allemande durant la guerre. D'abord perdue dans les méandres des administrations française et allemande, l'affaire est finalement confiée au Deuxième Bureau, le contre-espionnage militaire français qui désigne un enquêteur en la personne du capitaine Marc Rosenfeld. Nous sommes alors en janvier 1921 à Mayence en Allemagne dans la zone occupée par l'armée française. Une photo découverte sur le cadavre permet de lancer l'enquête, Feuerberg y est en compagnie de Sybille Hesselbach et de son frère Günter Hesselbach tué pendant la guerre. Durant un interrogatoire, Sybille remet au capitaine Rosenfeld un carnet, sorte de journal rédigé par Feuerberg qui au moment du meurtre se trouvait à Paris sous une fausse identité.
Ce roman n'est pas un polar comme pourrait le laisser penser les premières pages. L'ambiance polar refait surface seulement dans les dernières pages lors de la résolution de l'énigme. Ce roman de Jean-Paul Mahoux est avant tout un récit historique détaillant la vision allemande de l'Allemagne d'avant, pendant et juste après le premier conflit mondial. Ce regard allemand change de l'habituel et permet de mettre en évidence les mentalités comme avant guerre à l'Est la rigueur prussienne et protestante aimant l'ordre et la discipline et prônant le nationalisme alors que l'ouest est tourné vers le modernisme et le libéralisme et dont l'ambition est surtout économique. Mais unanimement au sein de la population il y a le sentiment d'être isolé, encerclé. A la fin de la guerre tout bascule avec la proclamation d'une République, les grèves, les socialistes, les spartakistes. Les combats sur le front en France sont bien sûr évoqués mais l'auteur insiste plus sur la campagne de Belgique en 1914, épisode que je ne connaissais pas.
Le récit de l'auteur est bien écrit, habilement construit avec de fréquentes incursions dans le passé qui alternent avec les interrogatoires menées par le capitaine Rosenfeld. C'est vivant, émouvant et surtout très bien documenté. Cette richesse est encore plus flagrante dans la partie consacrée aux négociations de Paix qui se sont déroulées Quai d'Orsay à Paris. Pas étonnant que le Traité de Versailles ait conduit le monde vers un autre conflit mondial. L'Allemagne ne participe pas aux négociations mais il lui faut signer sinon la guerre va reprendre. La partie consacrée aux négociations est la plus longue, la plus détaillée mais elles le méritent. Il y a un principe de base : l'Allemagne est responsable de tout. Clémenceau tel le gros Monsieur Monopoly se voit en chef d'orchestre. Il y a soixante neuf délégations mais pas l'Allemagne. La Belgique brisée par quatre ans d'occupation a deux délégués quand le Brésil qui n'a jamais vu un casque à pointe a obtenu trois sièges !
Bravo à l'auteur de partager d'une si belle manière son savoir sur cet épisode qui mérite absolument un approfondissement. Les portraits des personnages fictifs s'intègrent bien dans l'Histoire dans laquelle il insère aussi des souvenirs familiaux. A la fin, la résolution du meurtre de Joachim Feurberg entre en résonance avec les mentalités de l'époque.
Jean-Paul Mahoux : Paix sur la guerre. Publication le 20 novembre 2019, Éditions Academia ( Belgique ).
Dominique MANOTTI : "Marseille 73"
1973 a été une année mouvementée à Marseille. Avec le commissaire Théo Daquin, le lecteur a vécu durant le premier semestre la fin de la French Connection et la naissance des spéculations criminelles liées au commerce du pétrole ( "Or noir" - voir ICI ). Toujours avec Théo, ce nouveau roman de Madame Dominique Manotti explore une crise sociale sur fond de racisme qui à Marseille et en France va conduire à de nombreux meurtres durant le second semestre 1973.
Dans "Or noir" j'avais adoré le polar qui avait permis de dénoncer des malversations criminelles. Dans "Marseille 73", l'actualité rythme le récit et met en avant un énorme travail de recherches historiques menées par l'auteure. L'enquête de Daquin et des ses deux adjoints Grimbert et Delmas constitue un fil conducteur ténu et cela laisse de la place pour mettre en avant des personnages secondaires qui permettent d'illustrer toutes les facettes d'une crise dont l'origine se trouve dans la circulaire Marcellin-Fontanet. Cette instruction gouvernementale va transformer les travailleurs immigrés, main d'oeuvre bon marché souvent venue d'Afrique du Nord, en clandestins. Des clandestins arabes, surtout algériens ... le racisme se répand alors comme une trainée de poudre.
Le contexte marseillais de 1973 se prête bien à l'écriture du roman noir du racisme. Il y a ceux de l'OAS, la Guerre d'Algérie n'est pas si loin. Parmi les partisans de l'Algérie française, certains sont devenus braqueurs, d'autres se sont rangés et reconvertis dans les affaires parfois au plus près des pouvoirs locaux. Les anciens de l'OAS sont nombreux à Marseille, les pieds-noirs aussi. Daquin et son équipe doivent se renseigner sur l'UFRA, l'Union des Français repliés d'Algérie, dont les membres les plus nostalgiques de l'Algérie française verraient bien prolonger leur sentiment anti-immigrés maghrébins par des actes terroristes.
Marseille a peur des immigrés devenus clandestins. Un Comité de défense des Marseillais voit le jour. Les assassinats d'algériens se multiplient, expéditions punitives que la Police ignore en les expliquant par de banals règlements de compte entre délinquants. Les magistrats ferment les yeux. En réponse à la chasse aux arabes, les partis de gauche et syndicats appellent à la grève, celle du 3 septembre gagne toute la France, le Mouvement des travailleurs arabes est à la pointe des revendications anti racistes. En réaction, la Cimade, association de soutien aux migrants, réfugiés, déplacés, demandeurs d'asile et étrangers en situation irrégulière subit des intimidations. Dominique Manotti raconte avec beaucoup de talent des évènements historiques oubliés, méconnus ou cachés qu'elle assemble avec la rigueur de l'historien. Les personnages fictifs servent à renforcer la véracité des faits.
A Marseille, la famille Khider n'est pas épargnée par cette tragédie. Le jeune Malek a été assassiné, tué par balles. Enquête bâclée par la Police urbaine de Marseille et tout particulièrement par le commissariat du XVème arrondissement. Un jeune avocat très engagé dans le soutien aux travailleurs immigrés va obtenir de la famille Khider qu'elle se constitue partie civile. Se constituer partie civile, c'est avoir accès au dossier d'instruction, c'est découvrir les points faibles de l'enquête et ainsi pouvoir fouiller et approfondir tout ce qui est superficiel.
L'enquête de l'équipe Daquin du SRPJ est marginalisée. Pas facile de prouver des activités clandestines proches du terrorisme. Sauf peut-être à risquer des écoutes par micros dissimulés. Mais c'est illégal. Lorsque le dossier UFRA recoupe l'affaire Malek Khider en plusieurs points, le récit s'emballe et l'Histoire cède la pas à un final mené tambour battant, suspense et rebondissements sont au rendez-vous.
Le style de l'auteur est toujours très direct, narration au présent, immersion auprès de tous les protagonistes quelque soit leur bord, documentation abondante et pertinente. L'ensemble constitue un récit à la fois historique, politico-social, judiciaire et policier efficacement construit. C'est sans doute cet habile mélange qui définit un excellent roman noir.
Dominique Manotti : Marseille 73. Parution le 10 juin 2020, Éditions des Arènes, collection Equinox. ISBN 979-10-375-0119-6.
/image%2F0543259%2Fob_9d3150_bibliotheque-nationale-pragues-plus-belles-photos.jpg)
/image%2F0543259%2F20211030%2Fob_1148b6_61nomkmijhs.jpg)

/image%2F0543259%2F20211122%2Fob_cac50c_marseille73-plat1-sansbande.jpg)