Loïc ARTIAGA et Matthieu LETOURNEUX – Aux origines de la pop culture
J’adore découvrir l’Histoire des livres. En 2013 j’avais été enthousiasmé par « Une histoire de l’édition à l’époque contemporaine ( XIXème – XXème siècle ) » d’Elisabeth PARINET ( voir ICI ). Je n’ai pas été déçu par le focus fait par Loïc ARTIAGA et Matthieu LETOURNEUX et dont le titre complet est "Aux origines de la pop culture - Le Fleuve Noir et les Presses de la Cité au coeur du transmédia à la française, 1945 - 1990". Je connaissais l’érudition de Matthieu LETOURNEUX à travers sa page internet consacrée au roman d’aventures ( voir ICI ), Avec Loïc ARTIAGA, il raconte une histoire formidable dans laquelle j’ai retrouvé tout ce qui me fait aimer lire.
Il est bien sûr question de littérature populaire ( ou littérature de genre ) qui a connu un âge d’or dans l’entre-deux-guerres impulsé par les romans noirs américains. La Seconde Guerre mondiale va tout bousculer et sera suivie d’une dynamique nouvelle de l’édition française façonnée par d’efficaces hommes d’affaires. Parmi ceux-ci il y a Sven Nielsen ( 1901 – 1976 ) fondateur des Presses de la Cité en 1944. En 1949 Armand de Caro, Guy Krill et Robert Bonhomme fondent le Fleuve Noir. Leur démarche est simple et efficace, attirer les auteurs francophones ou non, inonder le marché avec des tirages imposants et multiplier les points de vente indépendants des Messageries officielles. Ils attirent le lecteur grâce à des couvertures alléchantes, des collections aux noms évocateurs et des parutions fréquentes et régulières. Le livre devient un objet de consommation courante et n'échappe pas une société des Trente Glorieuses adepte du consumérisme . Ces deux maisons d’édition fusionneront en 1963.
Loïc ARTIAGA et Matthieu LETOURNEUX insistent sur les stratégies commerciales des Presses de la Cité et du Fleuve Noir. Ils développent également les relations entretenues avec les auteurs. Les figures de proue, Frédéric Dard ( Fleuve ) et Georges Simenon ( Presses de la Cité) représentatifs du polar sont progressivement rejointes par des noms qui vont passionner un plus large public. Après le second conflit mondial, cette nouvelle littérature s’inspire de l’actualité dans des nouveaux genres, Guerre froide pour l’espionnage, progrès technologique et conquête de l’espace pour l’anticipation, Tous les publics sont touchés par cette production de masse qui a besoin de tous les publics pour vivre économiquement. Quel plaisir de voir évoquer des auteurs distrayants ( Paul Kenny, Claude Rank, Jean Bruce, G.-J. Arnaud … et il y en a tant d’autres ) et des héros inoubliables ( OSS 117, Coplan, Vic St Val, Mr Suzuki … et il y en a tant d’autres ).
Le livre de Loïc ARTIAGA et Matthieu LETOURNEUX est richement illustré ( photos, copies de correspondances et de documents administratifs, reproductions de couvertures … ) pas seulement pour faire joli, les légendes sont habilement rédigées et constituent des compléments d’informations détaillées et utiles. Je ne résiste pas à l’envi d’évoquer les dessins de Michel Gourdon qui ont largement contribué à attirer l’œil des lecteurs sur les couvertures de multiples romans chez Fleuve.
Les temps changent, la fin du récit de Loïc ARTIAGA et Matthieu LETOURNEUX raconte les nouvelles mutations qui ont modifié au tournant des années 1990 le visage de l’édition. Il reste que l’âge d’or de l’édition populaire de l’après-guerre a profondément influencé non seulement le monde de l'édition mais aussi d’autres médias.
Carlo LUCARELLI - "L'été trouble"
Début septembre 1945, la guerre est finie et l’Italie se retrouve face à elle-même. C’est l’heure des règlements de comptes, les partisans exécutent les fascistes les plus virulents, des femmes sont tondues. L’été 1945 est trouble. De Luca a changé de nom. Il est en fuite, seul dans la campagne entre Bologne et Ravenne où il croise Leonardi, brigadier de la Police partisane. Leonardi est bavard et plutôt sympathique. Il croit reconnaître le commissaire De Luca mais ce doit être une erreur car ce n’est pas le nom qui figure sur les papiers de cet inconnu seul, désorienté et apeuré. Peu importe, Leonardi l’emmène sur une scène de crime, une modeste famille de quatre personnes a été tuée à coups de bâton. Cet inconnu présente bien, il est sans doute ingénieur et capable de le conseiller. La Police va être réorganisée par les Carabiniers, résoudre une affaire non politique permettrait à Leonardi de se mettre en avant et de l’aider à intégrer la future Police.
Dans sa première enquête, De Luca était confronté aux notables italiens ( voir ICI ), il est désormais seul au milieu d’ex-partisans, des gens du peuple de la campagne italienne, des gens pauvres qui tentent d’entamer tant bien que mal la reconstruction du pays. Voler les riches pour donner aux pauvres fait partie de leur stratégie et De Luca doit découvrir les meurtriers d’une famille. De Luca trouve la situation totalement absurde, ce qui ne l’empêche pas de repérer nombre d’indices sur la scène de crime.
Il règne un air de normalisation en Italie, une ambiance que Carlo Lucatelli reconstitue habilement. C’est instructif, tout le monde pense à l’avenir et aspire à repartir de zéro sous l’œil de Carnera le héros de la résistance plus craint que respecté. De nouvelles rivalités politiques apparaissent et tout le monde sait que le Maire Savioli va s’opposer à Carnera. Des fortunes disparaissent et réapparaissent ailleurs comme par enchantement. Mais c’est pour investir, pour l’avenir.
Les portraits dressés par l’auteur sonnent justes. De Luca progresse dans son enquête et rencontre de nouvelles personnes et toutes ont envi de tourner la page et d’oublier. L’heure de la vengeance est vite passée. Même Francesca, celle que l’on surnomme la Tedeschina et qui a été tondue, a repris une vie normale. De Luca n’a aucun moyen technique pour faire progresser son enquête. Tout repose sur sa perspicacité et ses questions rares et habiles. Il voudrait bien passer inaperçu et surtout que son passé ne refasse pas surface. Tout est psychologie dans ce roman. Plus la vérité se rapproche, plus elle attire De Luca et plus elle effraie Leonardi. Mais pour De Luca il n’y a qu’une seule vérité et quelle qu’elle soit elle doit être découverte. En procédant ainsi il n’estime pas faire son devoir mais seulement son métier et c’est comme cela qu’il a toujours travaillé.
Carlo LUCARELLI – L’été trouble . Titre original « L’Estate torbida » ( Italie – 1991 ). Traduit de l’italien par Arlette Lauterbach pour la Série Noire des Éditions Gallimard, parution septembre 1999 . ISBN 9782070497867
Bibliographie de l'auteur ICI
Carlo LUCARELLI - "Carte blanche"
J’ai été impressionné par la qualité de ce court roman ( 130 pages ). Il mêle habilement une bonne enquête, crédible et rondement menée, et surtout un contexte historique explorant en Italie la fin de la sombre période mussolinienne. Ce contexte n’est pas développé à outrance, Carlo Lucarelli se contente d’une esquisse qu’il m’a été agréable d’approfondir par des recherches personnels. Attiser la curiosité est une qualité peu fréquente dans un roman.
Bologne, avril 1945. Rehinard, un personnage sulfureux a été assassiné dans son luxueux appartement, vraisemblablement à l’aide d’un coupe-papier. Le commissaire De Luca de la Préfecture de Police est sur la scène de crime, c’est sa première affaire dans sa nouvelle affectation. Il va faire équipe avec l’adjudant Pugliese. D’emblée De Luca montre un sens de l’observation perçant et d’excellentes capacités de déduction. L’enquête ne va pas s’enliser, c’est certain, d’autant plus que sa hiérarchie lui donne carte blanche.
Plus passionnant encore que l’enquête, il y a le contexte historique italien et plus intrigant encore, il y a le passé de De Luca. En peu de mots, par petites touches, Carlo Lucarelli dresse le portrait de la République sociale italienne, héritière agonisante des années de pouvoir du Parti National Fasciste, sinistre Faisceau dont le représentant à Bologne exhorte De Luca lorsque l’enquête lui est confiée «Commissaire De Luca ! hurla-t-il, l'Italie fasciste vous regarde ! Saluto al Duce ! ». A l’époque le Duce ne peut que constater l’avancée inexorable des troupes alliées, il ne dirige même plus les territoires de ce qui est également appelé la République de Salò du fait de l’occupation implacable des nazis allemands. Les attentats des Partisans sont fréquents. Le Comité de Libération Nationale a commencé à ficher ceux qui ont soutenu et collaboré avec le fascisme. Il est temps pour les notables de manœuvrer pour changer de camp. Désormais il y a ceux qui ont peur et d’ultimes fanatiques antisémites traquant les dégénérés, les canailles et francs-maçons, le coupable du meurtre de Rehinard est parmi ces derniers, cela a été imposé à De Luca.
De Luca n’a pas encore sa carte de la Préfecture de Police. Il a celle d’avant, celle où il avait le grade de commandant de la brigade Ettore Muti, Section Spéciale de la Police Politique. Il y a eu jusqu’à seize polices différentes à cette époque, regroupées dans une structure unique, l’OVRA, pour une surveillance et une répression politique tentaculaires. De Luca se défend d’en avoir été un membre actif. Il n’a fait que son travail et il estime l’avoir bien fait. Il a obéi aux ordres. De Luca a été un policier et reste un policier avant tout mais il a peur. Il voit un monde s’effondrer et il devine que le coupable qu’il va démasquer ne correspond pas à celui que les derniers irréductibles fascistes ont imaginé.
Le début de la série De Luca est enthousiasmant. L’amateur de polar que je suis y trouve son compte avec une enquête bien construite, complexe mais pas trop, les protagonistes sont peu nombreux, parmi eux Valeria joue bien son rôle de femme fatale. Le contexte historique est d’une richesse inouï, à la fois propice à embrouiller l’enquête de De Luca et instructif pour les lecteurs qui ne seraient pas familiers de cette page noire de l’Histoire italienne.
Carlo LUCARELLI – Carte blanche . Titre original Carta bianca ( Italie – 1990 ). Traduit de l’italien par Arlette Lauterbach pour la Série Noire des Éditions Gallimard, parution septembre 1999 . ISBN 9782070497867
Bibliographie de l'auteur ICI
Carlo LUCARELLI - Série commissaire De Luca
Carlo Lucarelli est un auteur italien né en 1960. Quelques romans policiers et des polars historiques caractérisent ses publications avec en toile de fond la société italienne du 20ème siècle. J’ai failli lire la trilogie « Colaprico et Ogbà », histoire alléchante et dépaysante de deux enquêteurs ( un carabinier et son adjoint abyssin ) dans la colonie italienne d’Erythrée à l’aube du 20ème siècle. J’aurai pu suivre les enquêtes de Grazia Negro, une jeune inspectrice qui va collaborer avec le commissaire Montalbano ( roman écrit à quatre main avec Andrea Camilleri ). J’ai finalement choisi une autre époque de l’Histoire italienne, celle qui a vu le fascisme et Mussolini diriger l’Italie, période noire comme les chemises portées par la milice avec laquelle le Duce a imposé son pouvoir absolu.
La série « Commissaire De Luca » a vu le jour au début des années 1990 avec trois titres traduits en français ( Gallimard – 1999 ). Carlo Lucarelli a donné une suite à cette trilogie seulement en 2017, le retour du commissaire De Luca est publié en français par les Éditions Métailié depuis 2021. Une longue absence du commissaire De Luca à l’image de celle qu'a connue Bernie Gunther après la parution de la Trilogie berlinoise.
De Luca a servi dans la police criminelle et dans la police politique lorsque le fascisme dirigea l’Italie ( dictature puis République de Salò ). Carlo Lucarelli met en scène son héros durant cette période mais aussi jusque dans les années 1950, une manière d’étudier les conséquences du fascisme dans la société et les institutions italiennes. La ville de Bologne est le cadre principal des enquêtes du commissaire De Luca.
Série commissaire De Luca :
- Carte blanche ( voir ICI )
- L’été trouble ( voir ICI )
- Via delle Oche ( voir ICI )
- Une affaire italienne ( voir ICI )
- Péché mortel ( voir ICI )
- Un titre non traduit paru en Italie ( 2020 )
Cay RADEMACHER : "L'Orphelin des docks"
Deuxième volet de la trilogie hambourgeoise, premier tome voir ICI .
Après l'hiver glacial du début de 1947, le lecteur retrouve fin mai 1947 lors d'un printemps caniculaire, l’inspecteur principal Frank Stave de la police criminelle de Hambourg. Le port de Hambourg sur les rives de l’Elbe est au centre de ce polar historique. Les ouvriers allemands démantèlent les chantiers navals, tout ce qui peut être utilisé sera livré à des pays tiers au titre de dédommagements. A quai, des Liberty ships attendent leur précieux chargement. Des ouvriers des chantiers Blohm & Voss viennent de découvrir un cadavre attaché sur une bombe anglaise non explosée, c’est celui d’un gamin qui a été poignardé. Aucun indice, l’enquête s’annonce compliquée. En plus il sera particulièrement difficile d’identifier l’enfant. Des milliers d’orphelins se cachent dans les ruines de Hambourg, vivant de rapines, de marché noir et parfois de prostitution. Certains sont tellement ensauvagés qu’ils n’hésitent pas à tuer.
Il est toujours exaltant pour un lecteur de retrouver les protagonistes d’une série policière. Frank Stave, policier impuissant face au manque d’indices, père malhabile face à son fils qui a été changé par la guerre, homme dépité de voir sa maîtresse Anna s’éloigner de lui. Le lieutenant James C. MacDonald ( qui espère se marier avec la secrétaire de Stave dont le mari fait partie des soladats allemands disparus ) des troupes d’occupation britanniques, est bien sûr de la partie. Le gouverneur civil de Hambourg, l’anglais Vaughan Berry, est inquiet car tout ce qui touche les chantiers navals est particulièrement sensible. La main d’œuvre communiste y est nombreuse et influente, grève générale voire insurrection sont à craindre.
Le quotidien d’après-guerre occupe une place d’honneur dans le récit de Cay Rademacher qui en excellent conteur réussit à nous passionner, à nous instruire et à nous émouvoir notamment avec les enfants-loup, ces gamins et gamines, orphelins perdus, humiliés, devenus sauvages et oubliés. Oubliés face à l’intérêt économique que Rudolf Blohm ( un des propriétaires des chantiers navals ) privilégie de manière cynique comme il l’avait fait avec Hitler.
L’intrigue est intimement imbriquée dans un contexte historique. Elle le met en valeur, elle aide à le comprendre, elle permet de mieux cerner les mentalités d’un peuple allemand au bord de l’humiliation et pour lequel le moindre trafic peut signifier la survie. Les codes du polar sont rigoureusement respectés avec les vérifications de routine et pour faire avancer l’enquête Stave et MacDonald doivent passer à l’action lors d’une équipée nocturne pleine de suspense. Habile et efficace alchimie dont le résultat est un excellent polar historique.
Cay RADEMACHER : L'Orphelin des docks. Titre original "Der Schieber", Allemagne 2018, traduction française de Georges Sturm parue en février 2018 aux Éditions du Masque. ISBN 978-2-7024-4534-1.
Valérie VALEIX - "Le soldat d'étain assassiné"
Cette deuxième enquête du capitaine Sabre se passe deux mois après le tome 1 ( Les diamants de Waterloo – voir ICI ).
Décembre 1815, rue des Arcis à Paris, c’est là que réside Jérôme Blain, ex-capitaine au 1er chasseurs à pied de la Garde impériale, désormais détective à l’Agence de l’Ours noir, associé à Vidocq de la Sûreté. Son futur voisin, Imbert, a découvert un cadavre dans la demeure où il allait emménager. La victime tient dans une main un soldat d’étain peint aux couleurs de l’uniforme des chasseurs à cheval de la Garde, au doigt il porte une bague en forme de bicorne, une curieuse blessure mortelle au dos. Imbert abritait la victime dénommé Ferrand un ancien colonel des dragons de l’Impératrice, traqué par les ultras royalistes.
Dans ce deuxième roman policier historique Valérie Valeix a fait le choix de privilégier l’Histoire. Rien n’échappe à son regard érudit et spécialiste de Napoléon Bonaparte. Elle guide le lecteur sur les champs de bataille de la Grande Armée, jusqu’en Egypte succès scientifique mais réussite militaire mitigée à l’aube du Premier Empire. On sent l’auteure admirative mais lucide. Les portraits de maréchaux et d’hommes politiques ne manquent pas mais son récit captive aussi par des anecdotes, l’Histoire est aussi faite d’un quotidien cocasse ou cruel. Paris avec ses rues, ponts, bords de Seine et bâtiments est mis en avant avec ceux qui y vivent. Mais Valérie reste vigilante et ne perd pas de vue l’enquête du capitaine Sabre qui reste un fil conducteur solide.
Jérôme Blain n’est pas épargné. Il est accusé du meurtre de Ferrand. Imbert a disparu tout comme Marion l’épouse de Jérôme et leur fils Napoléon-Louis. Les cadavres se multiplient, un suspect se suicide. Tout est fait pour emmener le détective dans des impasses. Mais c’est sans compter avec l’aide et la protection d’un personnage historique que je connaissais peu. Il s’agit de l’ex-chirurgien de la Grande Armée Dominique-Jean Larrey. Il a été de toutes les campagnes de Napoléon, soignant les blessés de tous les camps et visionnaire en matière de médecine et de chirurgie qu’il continue à pratiquer à l’Hôpital militaire du Gros-Caillou de Paris.
Au lendemain de la bataille de Mont-Saint-Jean ( Waterloo pour les anglais ) la France est occupée par les soldats de la coalition victorieuse. L’épuration sévit avec une basse police politique qui surveille les anciens bonapartistes et traque les officiers de la Grande Armée entrés dans la clandestinité. C’est une période fertile en officines ultra-royalistes désireuses de se venger et aux filières montées dans la clandestinité pour exfiltrer les officiers craignant l’exécution comme le maréchal Ney fusillé le 7 décembre 1815. C’est dans ce contexte que Valérie Valeix a bâtie une intrigue complexe et crédible dans laquelle le lecteur ne sera pas surpris de croiser Schulmeister l’espion de l’Empereur.
Valérie VALEIX – Le soldat d’étain assassiné. Parution mars 2021, Éditions du Palémon. ISBN 978-2-372-605-98-4.
Luke McCALLIN - "Les cendres de Berlin"
Début 1947, Berlin, secteur américain. Deux cadavres sont découverts dans un immeuble éventré où vivent chichement quelques familles. Reinhardt est sur la scène de crime. Une importante réforme de la police a eu lieu en octobre 1946 et progressivement des services de police se mettent en place mais dépendent encore beaucoup des forces d’occupation. Leurs moyens sont encore limités mais déjà efficaces par exemple en matière de médecine légale. Reinhardt est inspecteur à la division de Schöneberg. L’identification des cadavres s’annonce difficile, une seule certitude, une des deux victimes est un ancien militaire allemand.
Dans les pays anglo-saxons les titres de la série Gregor Reinhardt ont été salués pour leurs qualités historiques. C’est compréhensible tellement « Les cendres de Berlin » fourmillent d’informations habillement distillées au lecteur. Il y a tout ce qui concerne l’organisation administrative de Berlin dans les secteurs d’occupation, l’influence des américains et des soviétiques qui avancent leurs pions dans l’ébauche de reconstruction d’un Etat allemand.
Berlin est en ruine, la population manque de tout. Des gamins orphelins tentent de survivre en chapardant et parfois en se livrant à des trafics. Les soldats de la Wehrmacht sont peu à peu libérés des camps de prisonniers ( c’est le cas de son fils Friedrich qui a combattu sur le front de l’Est ). Ces retours ne se passent pas sans poser de nombreux problèmes. C’est un des points sur lequel Luke McCallin base son récit. Ces militaires allemands doivent tout d’abord obtenir un certificat de dénazification, les archives de la SS et du Parti nazi détenus par les alliés au Centre de documentation de Berlin renseignaient sur les activités autrefois légales et illégales après-guerre. Le retour à la vie civile des anciens militaires est difficile; même sans passé fasciste, ils se retrouvent rejetés par les civils allemands. Ils se réfugient dans la solidarité, la fraternité et l’entraide entre anciens compagnons d’arme alors que les alliés leur interdisent de se rassembler et de se réunir. Gregor Reinhardt n’échappe pas à ce sentiment de défiance et souffre de ne pas pouvoir être l’homme qu’il voudrait être. Cet aspect psychologique est pertinent et ses conséquences jalonnent l’enquête.
Le contexte historique rythme les investigations de l’inspecteur Rheinhardt, que ce soit les relations entre américains et soviétiques qui deviennent vite rivalités notamment pour s’octroyer la collaboration des savants allemands ou le traumatisme des allemands ayant vécu deux fois les déchirements de deux défaites militaires ( Première et Seconde Guerre mondiale ).
Luke McCallin annonce à la fin de ce roman qu’il ne poursuivra pas le récit de la vie de Gregor Reinhardt au-delà de 1947. Mais son passé de combattant de la Première Guerre mondiale est une source passionnante d’inspiration pour l’auteur. Les lecteurs devraient donc retrouver Gregor Reinhardt prochainement …
Luke McCALLIN – Les cendres de Berlin, titre original « The ashes of Berlin », Angleterre 2016, traduit de l’anglais par Nicolas Zeimet pour les Éditions du Toucan, parution avril 2018. ISBN 978-2-81000-817-9
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