Carlo LUCARELLI - Péché mortel
Nouvelle enquête du commissaire De Luca que Carlo Lucarelli situe en 1943. Chronologiquement l’auteur n’avait pas mis en scène son héros avant avril 1945. La nouvelle période choisie, juillet à septembre 1943, est particulièrement complexe et changeante. Les alliés progressent vers le nord de l’Italie, Bologne est bombardée, l’armée allemande s’interpose. Mussolini est désavoué et arrêté, le roi Victor-Emmanuel III choisit le vieux maréchal Badoglio pour former un gouvernement. L’armée allemande occupe le nord de l’Italie et entre dans Bologne dans la nuit du 8 au 9 septembre 1943. Mussolini est libéré et revient au pouvoir dans la zone occupée par les nazis désormais dirigée par un régime fasciste républicain également appelée République de Salò. Ces épisodes historiques sont racontés au jour le jour, chaque tête de chapitre reprend des gros titres du quotidien de Bologne «Il Resto del Carlino».
Il y a toujours besoin d’un fin limier comme le commissaire De Luca par exemple pour remonter une filière de marché noir. C’est un travail d’enquête délicat pour la questure et la Criminelle en cette période de rationnement. Par contre les arrestations sont menées par l’implacable section du Ravitaillement de la Milice. De Luca n’est pas un homme d’action, il était présent le 24 juillet 1943 pour une interpellation et il s’est trompé de maison. Dans cette maison abandonnée De Luca y a trouvé un cadavre sans tête. Le hasard lui a confié une affaire qui dès lors va accaparer tout son temps et toutes ses pensées.
Pour sa hiérarchie cette affaire de corps sans tête est sans intérêt, il y a d’autres priorités et l’époque est trop incertaine pour se préoccuper d’un cadavre sans tête. Les habitants de Bologne sont dans la rue, des drapeaux rouges sont brandis. Les jours de l’administration fasciste sont-ils comptés ? Qui faut-il suivre ? De Luca s’y perd et ne sait plus quand il faut porter ou pas l’insigne du parti fasciste à la boutonnière. De Luca est seul pour enquêter, seul avec la peur que le destin de son pays interrompe ses recherches, seul avec la peur de ne pas pouvoir sauver sa vie dans cette période violente et de ne pas pouvoir mener à bien ses investigations.
L’enquête est passionnante et repose sur l’habileté et la perspicacité du commissaire De Luca. Le manque de moyens le conduit à des impasses. Il a mis le doigt sur une affaire qui implique des flics et miliciens véreux. Des pistes mènent à une famille princière proche du roi. Il y a aussi une mystérieuse valise qui a disparu. Mais il a un seul but, découvrir la vérité, élucider SON affaire.
« … Tu es un égoïste. Non, attends un égocentrique. Obsédé par une idée fixe, arriver au bout, comprendre, découvrir, à n’importe quel prix… comme ça tu peux oublier tout le reste, les difficultés quotidiennes, les responsabilités d’une vie normale, la politique aussi »
Peu importe les conséquences, quitte à négliger la belle Lorenza, il n’a plus le temps de rencontrer celle qu’il aime et qui l’aime. Il ne voit pas les bouleversements qui se produisent autour de lui. De l’arrivée de l’armée nazie à Bologne il ne voit que le lieutenant de la Gestapo, sympathique ancien collègue de la Kripo. Lorsque le fascisme revient aux commandes et lorsque son collègue Rassetto lui propose de rejoindre la police politique, il n’y voit qu’une opportunité bien venue de poursuivre et réussir son enquête et il ne renie pas l’aide et les moyens de ses nouveaux collègues, violence et trahison, pour l’aider à résoudre son affaire.
« - La magie du grand chasseur ! dit Rassetto, en donnant une claque sur l’épaule de De Luca.
Qui sourit »
Carlo Lucarelli bonifie la série des enquêtes du commissaire De Luca, chaque nouveau roman décortique et ne retient que l’essentiel d’une période historique particulièrement complexe. La psychologie de son personnage principal est à elle seule une véritable énigme. L’auteur nous gratifie aussi d’enquêtes policières passionnantes. A ce jour il y a une suite à traduire et je m’en réjouis.
Carlo LUCARELLI – Péché mortel, titre original « Peccato mortale », Italie 2018. Traduit de l’italien par Serge Quadruppani pour les Éditions Métailié ( parution mars 2023 ). ISBN 979-10-226-1246-3 .
Bibliographie de Carlo LUCARELLI et autres enquêtes du commissaire De Luca ICI
Harald GILBERS - "Les exfiltrés de Berlin"
Novembre 1947. Il y a des signes de renaissance à Berlin. Le renouveau de la Kripo se voit avec les uniformes flambant neufs des Schupos. Une nouvelle hiérarchie se met en place. Richard Oppenheimer est redevenu officiellement commissaire avec son vélo pour se déplacer entre les immeubles en ruines. Il y a une certaine routine qui revient dans les affaires à traiter même si elle est intimement liée au contexte d’un retour à la Paix difficile : valider un suicide, drame lors du retour d’un prisonnier qui découvre son épouse avec un nouveau mari. Il y a des jardins potagers partout et les vols s’y multiplient car les privations restent le quotidien des berlinois. Dans ce 5ème titre de la série Oppenheimer ( voir le quatrième ICI ), Harald Gilbers reste très attaché à la restitution du quotidien du peuple allemand, des berlinois pas du tout maître de leur destin avec les occupants alliés et à l’Est de la ville l’effrayante armée soviétique.
Le mari de Frau Hinze a surpris un cambrioleur, dans la lutte qui a suivi le malfrat a été tué et le mari blessé. Oppenheimer aurait pu ne pas s’intéresser à ce drame du quotidien. Mais il n’arrive pas à croire à l’évidence. Son collègue Billhardt est confronté à une affaire qui ressemble à celle d’Oppenheimer : un voleur défenestré. Lui aussi refuse la facilité et poursuit inlassablement ses investigations car il est interrogatif face à des permis de séjour délivrés par l’ambassade d’Argentine trouvés sur la victime.
Deux dangers menacent le futur État allemand et Berlin est en première ligne : la lutte d’influence Est – Ouest avec l’attitude soviétique qui devient de plus-en-plus hégémonique et la présence soupçonnée de criminels nazis parmi la population civile et peut-être jusque dans l’administration naissante. Les registres d’état civil sont nombreux à avoir été détruits pendant la guerre et il est facile de changer d’identité. Même la Kripo n’a pas été très regardante dans son recrutement, Oppenheimer croise quotidiennement Petit Hans, un ancien truand d’Ed le Mastard devenu Schupo. Mais la hiérarchie de la Kripo n’a pas les mains libres, un conseiller antifasciste est imposé par l’administration soviétique, c’est le véritable patron au grand dam d’Oppenheimer qui comme Billhardt, ne peut compter que sur son obstination et son intuition dans ses enquêtes.
Le scénario policier est vite teinté d’espionnage après l’entrée en scène de Vogler un ancien SS ( voir « Germania » premier titre de la série ICI ) devenu agent de renseignement pour le compte d’une organisation mise sur pieds par Reinhard Gehlen ancien officier de la Wehrmacht et proche des services secrets américains qui ont identifié Staline comme le nouveau danger mondial. Oppenheimer et Vogler deviennent alliés pour une enquête qui n’est pas de tout repos et où l’action ne manque pas. Mais elle est surtout prétexte à l’auteur pour mettre en avant un contexte historique pas toujours très connu : filière d’exfiltration d’anciens nazis via la Scandinavie mise au point par le très conciliant Juan Perón et mise en place des premiers pions occidentaux dans un conflit qui ne porte pas encore le nom de Guerre froide. J’ai aimé retrouver des personnages déjà croisés dans cette série et des nouveaux l’enrichissent. Le récit de l’auteur est parsemé de multiples anecdotes très instructives mettant en évidence le quotidien de privations des berlinois et leur ingéniosité sans limite pour améliorer leur quotidien. Berlin est un personnage à part entière et l’auteur n'a pas son pareil pour dénicher des lieux qui se prêtent bien aux scènes d’action et au suspense. C’est le cas du Westhafen gigantesque port fluvial de Berlin où courses-poursuites et fusillades attendent le flic Oppenheimer et l’espion Vogler. Avec un indéniable talent de conteur, Harald Gilbers continue de me passionner avec une série de romans policiers historiques que je considère comme une excellente référence pour relater l’Histoire de cette période sombre d’après Seconde Guerre mondiale.
Harald GILBERS - Les exfiltrés de Berlin . Titre original «Hungerwinter » , Allemagne 2020, traduit de l’Allemand par Joël Falcoz, Éditions Calmann-Lévy Noir, mai 2021. ISBN 9782702182321. Réédition au format poche, Éditions 10 / 18, ISBN 9782264080097.
Bibliographie de l'auteur ICI
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