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Découvrir l'Histoire en lisant

Alexandre COURBAN - Passage de l'Avenir, 1934

29 Janvier 2024 , Rédigé par mille et une histoires Publié dans #histoire des 19 et 20èmes siècles, #Livres d'histoire, #Polar historique, #roman noir

Alexandre COURBAN  - Passage de l'Avenir, 1934

Pour bien rentrer dans l’histoire, j’ai effectué quelques recherches sur l’époque et les lieux choisis par l’auteur comme cadre de son premier roman.  En 1934 le Front populaire n’est pas encore élu mais l’union est en marche et tout particulièrement lors des manifestations dans le sud-est du 13ème arrondissement de Paris dont l’Histoire se confond avec la ville d’Ivry. La plus grande pauvreté règne dans la Cité Jeanne d’Arc et ses immeubles insalubres où des familles vivent dans le plus grand dénuement. Le secteur est un bastion communiste. Sur une vieille carte j’ai situé le passage de l’Avenir, non loin d’une immense sucrerie, la raffinerie de la Jamaïque ou raffinerie Say. Dans l’Histoire de cette raffinerie, il y a un directeur dont le prénom est Ernest. Le vrai Ernest a été en poste jusqu’en 1905 et son destin est identique à celui du directeur de 1934 imaginé par Alexandre Courban. J’adore lorsque l’Histoire sociale et humaine est le fil conducteur d’un récit. Avec Passage de l’Avenir, 1934 j’ai été comblé. L’Histoire permet de sublimer le polar et le roman noir.

Février 1934, le corps d’une jeune femme est repêché de la Seine. La thèse de la mort accidentelle ne convainc pas le taciturne commissaire Roger Bornec mais pour progresser dans son enquête il lui faudrait identifier la victime ce qui s’avère quasi impossible, le quartier Jeanne d’Arc accueille une population anonyme venue de France et d’Europe, main d’œuvre exploitée dans les usines du secteur. Bornec a fait passer des articles dans les journaux mais la victime reste inconnue. Un avis de recherche a été publié dans l’Humanité où travaille Gabriel Funel, depuis dix ans journaliste, il est le responsable de la rubrique social du quotidien communiste.

L’enquête sur la noyée de la Seine est dans une impasse. Pendant ce temps les manifestations se multiplient. Les revendications sont multiples que ce soit dans le domaine social ou pour combattre le fascisme attisé par la situation en Allemagne. Gabriel Funel est en première ligne, en temps que militant et comme journaliste. Bornec mène la police lors de perquisitions et procède à des arrestations. Le peuple est dans la rue et chante La Jeune Garde. Cette situation caractérisée par une  violence d’Etat implacable entre février et juin 1934 est très bien mise en valeur par l’auteur.

Bornec est un flic opiniâtre qui n’abandonne pas ses investigations sur la noyée de la Seine. Deux clochards ont vu des choses. Un accident du travail survenu parmi le personnel va l’amener à s’intéresser à la raffinerie de la Jamaïque. Le journaliste Funel a mis le doigt sur une affaire de spéculation et d’enrichissement personnel, un scandale va agiter la raffinerie de la Jamaïque. Les enquêtes de Bornec et Funel se rejoignent. Entre temps le lecteur a croisé un sinistre militant des Croix-de-Feu et la jeune et belle militante Camille que l’on espère revoir dans une suite.

Ce roman est d’une richesse exceptionnelle. Histoire et polar y font bon ménage. C’est aussi un retour sur les luttes sociales annonçant le Front populaire, à ma connaissance une période peu explorée par le roman noir. C’est aussi un hommage à la presse écrite de l’époque, l’Huma en tête mais d’autres titres sont évoqués pour traduire la diversité des opinions. C’est un roman érudit, très bien écrit avec des dialogues teintés de mots d’argot bien choisis. Des personnages fictifs attachants côtoient des personnages historiques pour faire vrai. Ernest le directeur de la raffinerie de la Jamaïque personnalise à lui seul la face noire d’une société capitaliste qui aujourd’hui n’a pas complètement changé.

Alexandre COURBAN – Passage de l’Avenir, 1934 . Parution le 25 janvier 2024, Édition Agullo, collection Agullo Noir. ISBN 978-2-38246-105-1 . Réédition format poche le 09/02/2025, Folio policier n° 1038 .

© Plan de Paris par arrondissement ; Bois de Boulogne , Métropolitain, édition L. Guilmain à Paris

© Plan de Paris par arrondissement ; Bois de Boulogne , Métropolitain, édition L. Guilmain à Paris

Alexandre COURBAN  - Passage de l'Avenir, 1934
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Julien DONADILLE - La paix paresseuse

27 Janvier 2024 , Rédigé par mille et une histoires Publié dans #histoire des 19 et 20èmes siècles, #Livres d'histoire

Julien DONADILLE  -  La paix paresseuse

Il y a foule à Stresa en avril 1935, au bord du lac Majeur, face aux îles Borromées et leurs palais. Mussolini a bien fait les choses pour accueillir les délégations françaises et anglaises. Ces trois pays veulent conforter les dispositions du traité de Versailles qu’Hitler bafoue en réarmant l’Allemagne devenue le Troisième Reich. Il est également question de consolider les accords de Locarno devant garantir les frontières du centre de l’Europe alors que le Troisième Reich menace l’indépendance de l’Autriche.

Julien Donadille fait le récit de cette conférence de Stresa à travers le regard de Pierre-Marie Franceschi un diplomate du Quai d’Orsay qui ne participe pas aux débats officiels mais finalement j’ai trouvé tout aussi intéressant de participer avec lui aux discussions informelles qui se sont tenues lors de luxueuses réceptions. En marge de ces mondanités Pierre-Marie va sauver de la noyade une belle et mystérieuse inconnue. Marlène se dit comédienne et parle allemand. Son prénom s’avère être Ester, elle est soi-disant la maîtresse d’un autrichien. Lorsqu’elle lui dérobe des documents de travail, Pierre-Marie l’imagine espionne.

La délégation italienne est conduite par le Duce en personne. On y trouve aussi son gendre Ciano. La délégation britannique est emmenée par le Premier ministre MacDonald. La France est représentée par le président du Conseil et par Pierre Laval le ministre des Affaires étrangères. Dans leurs sillages suivent ambassadeurs et leurs épouses, attachés militaires, diplomates comme Pierre-Marie Franceschi et journalistes.

La romance teintée d’espionnage entre Ester et Pierre-Marie ne tient pas en haleine. Par contre les discussions informelles et les négociations d’antichambre sont passionnantes. Il est évoqué une réussite économique allemande bonne pour les affaires. Des militaires sont partisans d’une intervention armée en Allemagne. Le caractère dangereux et raciste du fascisme est âprement discuté. Il est question d’égalité vis-à-vis de l’Allemagne face à l’Italie qui s’arme à tout va. Il est exclu de voir l’Italie et l’Allemagne s’allier quitte à officialiser l’hégémonie italienne sur l’Abyssinie. Les intérêts à préserver sont multiples et privilégient "une paix paresseuse" plutôt qu’une "paix constructive". Dans un discours Pierre Laval affirme le contraire, l'Histoire prouvera son erreur de jugement.

J’ai d’autant plus apprécié ce roman historique que j’avais en tête un excellent roman parlant du traité de Versailles et de l’attitude odieuse de Clemenceau : voir ICI , Jean-Paul Mahoux « Paix sur la guerre ». Et puis il y a le roman qui parle du cataclysme qui a suivi , Éric Vuillard « L’ordre du jour » voir ICI

Julien DONADILLE – La paix paresseuse . Parution le 17 janvier 2024, Éditions du Rocher. ISBN 9782268109947 

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Maxime GILLIO - Rouge armé (Post frontière)

8 Janvier 2024 , Rédigé par mille et une histoires Publié dans #histoire des 19 et 20èmes siècles, #roman noir, #Polar historique

Maxime GILLIO - Rouge armé (Post frontière)

Je rencontre de nombreux auteurs dans des salons littéraires. J’achète beaucoup de livres et je n’ai pas le temps de tous les lire, c’est ce qui s’est passé avec « Rouge armé » acquis en 2019. Rentrée littéraire 2023, un titre attire mon attention. « Post frontière », le quatrième de couverture ne m’est pas inconnu. Quelques recherches, il s’agit de « Rouge armé » la même histoire dont la rédaction a été revue par Maxime Gillio ( ma comparaison se limite au prologue et aux deux premiers chapitres que l’on peut consulter sur le site de Talent Éditions ). J’ai lu « Rouge armé » exemplaire dédicacé par l’auteur.

Ce récit met en scène trois femmes. Avec Anna et Inge, c’est l’Histoire qui défile, celles d’époques pas si lointaines. Anna est allemande des Sudètes en Tchécoslovaquie. Une frontière séparant une origine commune et la frontière a été un des prétextes à la Seconde guerre mondiale. A la fin du conflit, Anna a migré vers l’Allemagne. Réfugiés et migrants ne sont jamais bien accueillis, c’est encore le cas aujourd’hui.

2006. Patricia Sammer est journaliste au Spiegel. Alors qu’un de ses collègue investigue sur un tueur, Patricia a choisi d’enquêter sur la réunification des deux Allemagne qui est dans tous les esprits alors que les révélations des archives de la Stasi interrogent. Patricia est intriguée par le parcours d’Inge qui a fui l’Allemagne de l’Est en 1969 avant d’y revenir en 1977. Patricia rencontre Inge et lui demande de raconter son histoire. Le titre « Post frontière » prend tout son sens.

L’histoire d’Inge se confond avec l’Histoire des Allemagne, de l’Est et de l’Ouest. Un même peuple séparé par un rideau de fer et par un mur à Berlin. Un même peuple qui va pendant quelques décennies s’envier, se détester et s’aimer à la fois. Inge parle de propagande, d’une dictature insidieuse. C’est la RDA.  Il y a des violences à la frontière entre l’Est et l’Ouest, des morts. Passer à l’Ouest, c’est un rêve mais une fois la frontière franchie il y a aussi des déceptions et également des violences. La contestation aboutit à la lutte armée durant les années 1970 et la RFA en paie un lourd tribut. Le titre « Rouge armé » prend tout son sens.

La personnalité de Patricia questionne. Son comportement vis-à-vis d’Inge est changeant, parfois il ressemble à une relation mère-fille, il peut être aussi conflictuel. Le passé de la journaliste se dévoile par bribes, comme celui d’Inge, avec ses zones d’ombre, des pleures et des joies. Maxime Gillio donne au lecteur les pièces d’un puzzle. C’est intrigant, plein de suspense et de surprises. Le tableau final illustre une tragédie, à la fois historique et personnelle. L’auteur maitrise à la perfection ce final.

Maxime GILLIO – Rouge armé. Éditions Ombres noires, parution novembre 2016. ISBN 9-782081-378520. Réédition août 2023 ( avec une rédaction revue ) sous le titre « Post frontière » Talent Éditions . ISBN 978-2-37815-349-6.

Maxime GILLIO - Rouge armé (Post frontière)
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Éric DECOUTY - L'affaire Martin Kowal

4 Janvier 2024 , Rédigé par mille et une histoires Publié dans #histoire des 19 et 20èmes siècles, #roman noir, #Polar historique

Éric DECOUTY - L'affaire Martin Kowal

Au début de la fictive affaire Martin Kowal, il y a l’assassinat bien réel à Paris de Joaquín Zentano Anaya ambassadeur de Bolivie en France le 11 mai 1976. Cet ambassadeur « avait été auparavant ministre des Affaires étrangères et général en chef de l’armée bolivienne. Le 10 octobre 1967, il figurait sur la célèbre photo du cadavre du Che Guevara, et aurait été le donneur d’ordre de son exécution ». La revendication de l’assassinat parisien par de mystérieuses et inconnues Brigades internationales Che Guevara est crédible et laisse planer la menace d’un terrorisme d’extrême-gauche jusqu’alors absent de l’hexagone.

Il fallait bien toute l’expérience d’un journaliste d’investigation comme Éric Decouty pour distiller les informations peu connues ou oubliées que cachent cette affaire d’état. L’auteur n’a pas choisi la facilité dans sa fiction. Pour mener l’enquête il aurait justement pu choisir un journaliste, libre de toute institution gouvernementale. Il emprunte une voie plus complexe, celle des enquêteurs officiels et ils ne manquent pas dans son récit.

L’assassinat d’un représentant de l’État bolivien mérite bien une coopération exemplaire entre tous les services français, c’est ce qui est demandée aux RG, à la DST et à la PJ avec la Crim et les Stups sous l’autorité d’un juge d’instruction. Le gouvernement de l’époque demande des résultats rapides, le Ministre de l’Intérieur Michel Poniatowski et le directeur général de la Police nationale Robert Pandraud entrent en scène ainsi qu’un mystérieux conseiller de la présidence au passé trouble et agissant dans l’ombre. Le groupe d’enquête des RG est dirigé par le jeune inspecteur Martin Kowal. Je ne me souviens pas avoir lu un récit d’investigations mené par tant d’intervenants. Pas étonnant qu’une guerre des polices s’installe, elle servira à mieux cacher ce que les politiques souhaitent garder secret. En politique cela s’appelle le secret défense.

Patience et discrétion résument bien le monde des RG. Planques et filatures ne sont pas source de suspenses et rebondissements pour le lecteur. Il n’y a pas de juge pour contrôler les relations avec les indics qui attendent bien sûr une compensation en échange de leurs infos. Il faut infiltrer, ces opérations exigent beaucoup de tact dans des relations humaines où la frontière avec la trahison est floue. Le lecteur n’est pas vraiment dans le polar et ses codes familiers, il est plus proche du monde de l’espionnage avec sa complexité et l’impatience qu’il faut contenir avant d’arriver à un épilogue long à se dessiner. L’auteur est habile et la retranscription de rapports et de notes apportent de la véracité au récit et aident le lecteur à y voir plus clair.

Éric Decouty réussit à installer une ambiance permettant de fluidifier une enquête particulièrement complexe et riche en impasses que le pouvoir politique s’évertue à créer. Cette ambiance est alimentée par l’actualité de l’époque, pas seulement la sécheresse de 1976 mais aussi des évènements bien réels qui constituent autant de grains de sable dans les rouages d’un quotidien politique beaucoup moins lisse que ce qui a été offert à la mémoire collective. L’auteur parle par exemple du casse du siècle de Spaggiari et de l’assassinat du prince Jean de Broglie. Pendant ce temps le lecteur peut être frustré lorsque « l’enquête bolivienne » est hâtivement arrêtée mais considérée comme une réussite par les politiques.

La personnalité du solitaire et mélancolique Kowal est tourmentée et ses nuits folles suscitent de l’étonnement. Les secrets de son passé familial ( son père a été discrédité des RG pour avoir collaboré avec l’OAS ) alimentent la résolution de l’énigme que l’opiniâtre Martin Kowal veut poursuivre coûte-que-coûte même à la limite de la légalité. L’aide de son adjoint Chouchayan, l’ancien des RG expérimenté et perspicace, est déterminante.

La lumière se fait lentement, les recherches de Martin sont devenues officieuses et courent jusqu’en avril 1978. Durant cette période le lecteur a voyagé en Espagne et posé son regard sur l’Amérique du Sud où de violentes dictatures volent le pouvoir démocratique. La vérité est détaillée dans une note historique de l’auteur à la fin du livre. Elle fait froid dans le dos et encore plus lorsque le lecteur choisit d’approfondir le sujet en consultant les vidéos évoquées par l’auteur.

Le lecteur de « L’affaire Martin Kowal » doit être patient face à la complexité du récit d’Éric Decouty mais la récompense est à la hauteur lorsque la lecture s’achève. Le roman noir montre une fois encore toute sa capacité à rétablir la vérité historique

Éric DECOUTY  -  L’affaire Martin Kowal . Parution le 5 octobre 2023, Éditions Liana Levi. ISBN 9-791034-908233 .

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