Benjamin DIERSTEIN - Bleus, blancs, rouges
Ce roman, c’est du lourd, presque 800 pages avec un prologue grandiose : le récit du 24 mai 1968 ? Le fracas et le confusion dans les rues parisiennes. Des messages radio qui crient l’impuissance des forces de police. Un tumulte porte ouverte à toutes les violences et fantasmes. Une explosion va avoir de multiples répercussions.
Dix ans après que reste-t-il de mai 68 en France ? Benjamin Dierstein nous montre sa vision du pouvoir, de la politique et de la criminalité. Il s’empare d’évènements et de personnages réels, il raconte, il romance en s’entourant de personnages fictifs et l’ensemble est d’une force incroyable. Parfois avec gravité, souvent avec une bonne dose d’humour noir, Benjamin Dierstein parle de scandales d’état, de guerre des polices et des gangs, de collusion entre politique et criminalité, d’argent sale, de barbouzes, d’officines et d’une révolte populaire à la traine et remplacée par une violence terroriste. C’est un récit foisonnant et complexe, sans complaisance, difficile à lâcher avec des personnages attachants ou agaçants, voire odieux. Benjamin Dierstein ne survole pas, il approfondit, rentre dans le détail et les coulisses, imagine ( pas toujours ) ce que relate la presse, cite des rapports de police, retranscrit des écoutes téléphoniques. Ce n’est pas du tout un documentaire, c’est assurément un roman avec des dialogues truculents et des personnages profondément humains. Un récit à la Ellroy !
Pour explorer la période qui va de mars 1978 à décembre 1979, Benjamin Dierstein a imaginé avec brio quelques personnages hauts en couleur, gentils et méchants à la fois. Et comme on est dans le polar, il y a trois flics tout frais sortis de l’école. L’inspectrice Jacquie Lienard et l’inspecteur Marco Paolini sont les bons élèves de leur promo de Cannes-Écluse, Christian Ragot est le dernier de la classe. Jacquie intègre les Renseignements Généraux, ce n’est pas le meilleur poste mais c’est une femme et c’est parfait pour écrire des rapports. Marco voulait le prestigieux 36, la Crim avec le commissaire Ottavioli mais il n’y avait pas de poste, il a eu l’Antigang de Broussard. Christian doit se contenter de la Mondaine, la police de bas étage. Dans un polar il faut des gangsters, Vauthier en est un, il est à Paris pour reprendre la main sur des boîtes de nuit. Vauthier s’y connait, il a fait dans les putes de luxe en Afrique en même temps qu’il travaillait pour le SDECE.
Polar et roman noir font bon ménage. L’époque s’y prête, 1978 et 1979 sont les années des diamants de l’encombrant Bokassa, Kadhafi est envahissant, Omar Bongo est sous surveillance. C’est la Françafrique. Dans l’hexagone, les polices traquent Mesrine, Action Directe et plus généralement tous les bolchos. Marco s’encanaille et devient membre du SAC ( normal il est corse ). Jacquie supervise l’infiltration d’un agent dans un groupe d’extrême gauche, cet agent c’est Gourv qu’elle va manipuler pour qu’il se renseigne sur les bolchos et accessoirement repérer et identifier Geronimo, le terroriste international que toutes les police recherchent. Il est sympa Gourv , aidé par la chance du candide, dépassé par les évènements comme il l’avait été en mai 1968.
Les évènements politico-truando-financiers ne manquent pas en 1978 – 1979. L’époque est bien choisie. Des PDG de grandes entreprises sont enlevés. Boulin se noie dans un marigot. Delon investit dans les boîtes de nuit. Il y a du travail pour toutes les polices et les services secrets. En Afrique la situation se dégrade, la gauche en profite. Giscard à force de chasser pourrait bien être chassé aux prochaines élections. Pendant ce temps la France est en crise. Chômage de masse, inflation, choc pétrolier, faillite de la sidérurgie. La France perd sa souveraineté économique. Le crime en profite, les politiques aussi. Ce roman est une tragédie, avec 3 actes.
Presque 800 pages, pas un instant de répit. La narration est alerte, rythmée par les airs disco de l’époque, remplie d’humour et de mots d’argot dans des dialogues qui sonnent juste. Pas le temps de s’ennuyer, un personnage réel arrive toujours à point nommé pour relancer l’attention. De multiples tableaux s’enchaînent, logiquement. Benjamin Dierstein sait interrompre un propos pour mieux le reprendre plus loin. Et on tourne les pages avec avidité. Avec de l’attention, le lecteur ne se perd pas, il y a tellement d’indices et de détails pour s’y retrouver. Benjamin Dierstein sait raconter des histoires et L’Histoire.
Benjamin DIERSTEIN – Bleus, Blancs, Rouges . Parution le 19 février 2025, Éditions Flammarion. ISBN 9782080470751 . Réédition au format poche le 8 janvier 2026, Éditions Folio ( Folio policier n° 1061 ). ISBN 9782073117779 .
Présentation éditeur : Printemps 1978 : les services français sont en alerte rouge face à la vague de terrorisme qui déferle sur l’Europe.
Marco Paolini et Jacquie Lienard, deux inspecteurs fraîchement sortis de l’école de police et que tout oppose, se retrouvent chargés de mettre la main sur un trafiquant d’armes formé par les Cubains et les Libyens et répondant au surnom de Geronimo. Traumatisé par la mort d’un collègue en mai 1968, le brigadier Jean-Louis Gourvennec participe à la traque en infiltrant un groupe gauchiste proche d’Action directe. Après des années d’exil en Afrique, le mercenaire Robert Vauthier revient en France pour régner sur la nuit parisienne avec l’appui des frères Zemour. Lui aussi croisera le chemin de Geronimo. Quatre destins qui vont traverser les années de plomb, les coups fourrés politiques et les secousses de la Françafrique.
Le premier tome d’une saga historique entre satire politique, roman noir et tragédie mondaine, dont les personnages secondaires ont pour nom Valéry Giscard d’Estaing, Pierre Goldman, Jacques Mesrine, Jean-Bedel Bokassa, Alain Delon, Tany Zampa ou Omar Bongo.
Romain SLOCOMBE - Sadorski chez le docteur Satan
Le lecteur retrouve Sadorski là où il l’avait laissé à la fin de « J’étais le collabo Sadorski » ( voir ICI ), le 27 octobre 1944 à la limite des départements de l’Eure et de Seine-et-Oise. Il a perdu sa valise remplie d’argent, sa femme Yvette ne va pas bien mais il s’en est sorti. Il s’en sort toujours, il n’est pas regardant sur la méthode. Il a aussi beaucoup de chance. Avec son passé de collabo, il lui faut retrouver d’autres collabos. Et il en croise et ils vont l’aider. L’ex inspecteur principal adjoint de la 3ème section des Renseignements Généraux à la Préfecture de Police de Paris a toujours eu de la chance.
Léon Sadorski revient en banlieue parisienne. Fin 1944 la guerre n’est pas finie, le front s’est éloigné, la résistance a changé de camp, la police française se réorganise. Sadorski a de la chance. La baraka ! Il redevient flic, et à la crim en plus, sous le nom de Jules Réquillard. Une moustache contribue à faire la différence. La police a une priorité, confondre Petiot, sinistre criminel désireux de se faire passer pour un résistant.
L’Histoire a rattrapé Sadorski, ou le contraire. Petiot, alias docteur Satan comme on l’appelle, est arrêté le 31 octobre 1944. Sadorski est dans le coup car il peut l’identifier, il l’a déjà croisé par le passé. Sadorski / Réquillard sait se rendre utile, il est calculateur, il sait se placer. Il a aussi de réels talents de flic. Il est en première ligne, sans trop se faire voir. Il contribue à reconstituer le passé criminel de Petiot. Il s’implique aussi dans la traque de la Cinquième Colonne, ces espions à la solde des nazis. Les temps ont changé, il faut séduire ceux qui dirigent désormais la France.
Sado n’a pas perdu la main, as de la filature, perspicacité, opiniâtreté, manipulateur et menteur. Il a profité de l’occupation allemande, il va profiter de l’enquête sur Petiot pour partir à la chasse du trésor amassé par ce docteur criminel. Il pourrait devenir riche, recommencer une nouvelle vie avec sa femme Yvette. Au passage s’il peut séduire l’épouse de son collègue Lavigne, ce sera un petit plus.
Sadorski est un anti-héros, un criminel comme il y en a eu beaucoup à cette époque où la clandestinité et le mensonge étaient la norme et favorisaient tous les bas instincts. Romain Slocombe continue de fouiller dans l’Histoire et entame une nouvelle trilogie, celle « des damnés ». L’Histoire est un véritable moteur, une source d’inspiration que l’auteur mêle habilement et de manière justement dosée dans une fiction de littérature noire très proche de la réalité. Le final de ce roman est grandiose, une course exceptionnelle, une course de tous les excès. Sadorski veut tout gagner. Il risque aussi de tout perdre.
Romain SLOCOMBE – Sadorski chez le docteur Satan . Parution le 26 septembre 2024 , Éditions Robert Laffont, collection « La Bête noire » . ISBN 9782221264157. Réédition en poche en septembre 2025, Points policier. ISBN 9791041421299 .
Présentation éditeur : Octobre 1944 : les polices gaulliste et communiste traquent Marcel Petiot, le tueur en série qui sous l'Occupation découpait et brûlait les malheureuses victimes de sa fausse filière d'évasion de Juifs.
Ces mêmes polices recherchent activement Sadorski, flic collabo en fuite, qui pour leur échapper s'est joint à des Français pronazis parachutés en territoire libéré pour y commettre des attentats. Lâché par ses complices, il trouve asile chez un collègue, brillant jeune enquêteur de la PJ et marié à une femme ravissante...
La fatalité veut que Sadorski et Petiot se rencontrent. Le " génie du Mal " va inspirer à l'inspecteur déchu une de ses plus monstrueuses entourloupes ; tandis que " Sado ", lui, compte bien mettre la main sur le trésor caché du docteur Satan.
Romain SLOCOMBE, bibliographie série Sadorski : voir ICI
Gérard STREIFF - September, crime d'États
J’aime beaucoup les petits polars de Gérard Streiff, petits par la taille ( à peine 120 pages ) mais grands par les sujets qu’ils abordent. Chaque enquête de Chloé Bourgeade est un régal avec une écriture agrémentée d’un humour sympa alors que l’auteur aborde des sujets graves, puisés dans l’Histoire récente, oubliés ou cachés. Gérard Streiff rappelle et dénonce un passé qui ne passe pas.
Dans cet opus, Racine le coloc de Chloé occupe une place centrale. Les deux compères vivent sur une péniche ( L’Andante ) stationnée au port de l’Arsenal, un coin de Paris décrit en connaisseur par l’auteur. Mais l’Arsenal n’est pas aussi calme qu’il n’y parait, un de ses habitants que Racine connaissait sous le nom un peu bizarre de Richard W, a été assassiné de plusieurs balles tirées à bout portant dans la tête. Un crime qui ressemble un peu à une exécution.
Le commandant de police du 4ème arrondissement Laurent Dargenta enquête avec la même assiduité qu’il courtise Chloé. Racine est soupçonné et obligé d’effectuer ses propres investigations pour prouver son innocence. Un faisceau d’indices, une vieille affaire non résolue que Dargenta n’a jamais oubliée, la curiosité de Chloé ( bien que peu disponible car très sollicitée par son agence d’enquêtes privées ), le trio va exhumer un scandale politico-financier ponctuée par l’assassinat le 29 mars 1988 de Dulcie September représentante à Paris de l’ANC le parti de Nelson Mandela. Elle enquêtait sur des ventes d’armes de la France à l’Afrique du Sud alors sous embargo de l’ONU pour lutter contre l’apartheid. Après une enquête bâclée, le crime de Dulcie September ne fut jamais élucidé. Gérard Streiff fait le point sur cette affaire et le titre de son roman prend tout son sens lorsqu’il écrit « États » au pluriel.
Gérard STREIFF – September, Crime d’États . Parution mars 2020 , Éditions la déviation. ISBN 979-10-96373-30-7 .
Présentation éditeur : Ils ont longtemps pensé que le meurtre de Dulcie September, l’émissaire de Mandela à Paris, un petit matin frisquet de 1988, resterait à jamais impuni.
Il faut dire que leur crime était presque parfait. Pourtant ils se sont trompés.
La nouvelle enquête de Chloé Bourgeade (jeune) détective privée, et de son ami Racine, qui vont débusquer une étrange alliance black/blanc/boer.
"Les enquêtes de Chloé Bourgeade" , voir ICI
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