Romain SLOCOMBE - Les revenants de l'inspecteur Sadorski
Inutile de présenter Sadorski, après sept récits dont il est le héros ( huit si on compte le roman épistolaire « Monsieur le Commandant » dans lequel il est évoqué ). Avec Sadorski employer le mot « héros » peut prêter à confusion tellement l’individu est détestable. Il faut reconnaître à Romain Slocombe le mérite d’avoir inventé ce personnage qui rassemble toute les facettes du mal de ceux qui ont collaboré avec l’occupant nazi durant la seconde Guerre mondiale. Il y a donc eu de nombreux Sadorski. Dans « Les revenants de l’inspecteur Sadorski », l’ex inspecteur principal adjoint aux renseignements généraux dans un triste Rayon chargé de traquer les juifs et les terroristes, reste dans son rôle de salaud. Pour échapper à l’épuration il est devenu Jules Réquillard et se dissimule parmi les résistants de la dernière heure.
Chaque récit mettant en scène Sadorski est une prouesse historique. Romain Slocombe a réalisé en amont un travail d’investigations en fouillant les archives administratives, rassemblant les journaux de l’époque pour raconter l’Histoire tout en s’attachant à reconstituer le quotidien des parisiens victimes des privations et vivant sous la menace de l’occupant nazi et des salauds comme Sadorski. Dans chaque opus, Romain Slocombe sait se renouveler alliant soucis du détail et contexte historique connu ou plus rarement évoqué dans la littérature noire.
Les revenants de l’inspecteur Sadorski sont les rescapés du STO et les presque mourants et traumatisés à jamais, libérés des camps de concentration et d’exterminations. Nous sommes en mai 1945, la Paix est revenue mais l’épisode nazi n’en finit pas de dévoiler ses horreurs. C’est la première thématique ( et la première partie ) de ce roman habilement insérée et détaillée par l’auteur dans le quotidien des parisiens encore profondément affecté par les privations. Sadorski/Réquillard est gagné par une peur panique de voir parmi les revenants quelqu’un qu’il aurait arrêté et fait déporter. Tout ce qu’il bâtit méthodiquement pour échapper à l’épuration serait alors anéanti. La peur n’évite pas le calcul chez Sadorski le profiteur, il a aussi le secret espoir de voir revenir la jeune et belle Julie.
Sadorski et sa femme Yvette vivent dans une quasi clandestinité et ont besoin d’argent. Alors l’ex flic devient une sorte de détective privé, embauché par Jaakov Avivsohn, un juif chargé par de riches familles de retrouver des œuvres d’art spoliées par les nazis lors de véritables razzias au profit du Reich ou de dignitaires comme Goering. Dans ce contexte, marchands d’art, galeristes, experts, commissaires-priseurs peu scrupuleux ont détourné à leurs profits des valeurs considérables notamment les oeuvres dites dégénérées, confisquées pour être détruites par les nazis. C’est cet épisode que Romain Slocombe raconte de manière érudite et accessible et bien sûr le salaud Sadorski y voit le moyen de se faire beaucoup de fric, un dernier gros coup qui lui permettrait une fois riche de fuir la France où il a été condamné à mort par contumace.
Romain SLOCOMBE – Les revenants de l’inspecteur Sadorski. Parution le 4 septembre 2025, Éditions Robert Laffont, collection La Bête noire. ISBN 978221280171 .
Présentation éditeur : France, mai 1945 : la paix en Europe est sur le point d'être signée. Libérés en même temps que nos prisonniers de 40, les déportés survivants reviennent des camps d'extermination. N'étant pas des porteurs de bonnes nouvelles, ils sont accueillis en conséquence, c'est-à-dire mal.
L'ex-inspecteur Sadorski, révoqué de la police nationale et recherché, se cache avec sa femme Yvette sous un faux nom. Un revenant totalement inattendu débarque chez eux. Sa visite annonce le début de nouveaux ennuis ; et menace la carrière d'un Sadorski devenu " détective d'art ", au service d'un Polonais exilé aux États-Unis dont la mission à Paris est de traquer les chefs-d'œuvre spoliés des collections juives.
Les cadavres ne vont pas tarder à s'accumuler, dans cette peinture au vitriol de l'immédiat après-guerre et des profiteurs les plus éhontés de la collaboration.
Romain SLOCOMBE, bibliographie série Sadorski, autres chroniques de lecture : voir ICI
Frédéric PAULIN - Que s'obscurcissent le soleil et la lumière
Le dernier volet de la trilogie libanaise commence le 17 septembre 1986, jour de l’attentat de la rue de Rennes. Chirac est le Premier Ministre gaulliste d’un président socialiste mais rien ne change les terroristes n’ont pas été terrorisés, les otages français sont toujours détenus à Beyrouth et les manifestants descendent dans les rues de France. Cela sent la tragédie. Pendant ce temps, le Liban n’en finit pas de sombrer dans la guerre civile intercommunautaire. La France pensait régler ce conflit à la manière de l’ancienne puissance coloniale qu’elle a été mais les palabres politiques franco-français n’ont fait que l’impliquer de plus en plus dans une violence aux revendications incertaines avec un flou entretenu par les autorités. La violence de groupuscules est-elle plus acceptable que la violence d’un État, Syrie ou Iran ?
Les acteurs principaux de cette tragédie ont pour nom Sandra, Dixneuf, Caillaux, Nada, Zia, Kellermann, Abdul Rasool al-Amine ; Ils aiment, souffrent, doutent, luttent. Les personnages secondaires s’appellent Mitterrand, Chirac, Pasqua, Marchiani, Boulouque. Ils sont nombreux, garants de la raison d’État mais impuissants face à Khomeini ou Hafez el-Hassad, faisant fi du travail des spécialistes qu’ils ont eux-mêmes mis en place : conseillers, négociateurs, 14ème section antiterroriste du parquet de Paris et services de Police.
Frédéric Paulin sait raconter l’Histoire, les faits incontournables. Le romanesque et la fiction lui permettent d’analyser et de donner avec du recul des éléments de compréhension et de souligner les conséquences humaines. L’Histoire n’est pas modifiée, elle est présentée de manière globale pour faire ressortir la vérité parfois dissimulée et des répercussions oubliées.
Comme dans le tome 1, plus que dans le tome 2, le Liban est au cœur du tome 3. La guerre est devenue intracommunautaire avec la Syrie envahisseur et l’Iran manipulateur. La France en tire une victoire de façade, ses otages sont libérés mais au prix de compromissions et d’un aveuglement qui ne pourra empêcher la guerre ouverte entre chrétiens dont elle revendiquait le soutient . La fiction fait écho à ce gâchis, le lecteur voit les personnages fictifs perdre leurs illusions et sombrer, emportés par le suicide ou gagnés par la vengeance. Les femmes libanaises chiites deviennent des êtres de second rang.
Le polar peut-être historique, il peut analyser un contexte politique et social. Il est alors roman noir historique. Cette trilogie libanaise de Frédéric Paulin en est un parfait exemple en même temps qu’une littérature de grande qualité.
Frédéric PAULIN – Que s’obscurcissent le soleil et la lumière. Parution le 11 septembre 2025, Éditions Agullo. ISBN 9782382461372.
Présentation éditeur : Fin d’année 1986, Paris est à feu et à sang. Il faut alors trouver rapidement un coupable pour calmer l’opinion publique. La piste Abdallah, bien que hautement improbable, est choisie, car la raison d’État prévaut souvent sur la vérité, comme le commissaire Caillaux ne le sait que trop bien. À l’international, Michel Nada a fort à faire car les enjeux sont colossaux : la crise des otages qui dure depuis plusieurs années maintenant vient se mêler de manière toujours plus cynique à la course à la présidence de 1988 entre Mitterrand et Chirac. Au Liban, la guerre reprend de plus belle après une brève accalmie, opposant cette fois les chrétiens entre eux, en plus de la lutte fratricide entre chiites, et le pays se retrouve bientôt avec deux gouvernements. Cette macabre comédie cessera-t-elle un jour ? Dans le dernier volet de sa trilogie libanaise, Frédéric Paulin nous emmène jusqu’aux derniers jours d’un conflit long de quinze ans et qui, comme il avait débuté, s’achève dans le chaos, avec, comme toujours, le peuple libanais pour seul véritable perdant.
Bibliographie de Frédéric Paulin, autres lectures : voir ICI
Valentine IMHOF - Les abandonnés de l'Île Saint-Paul
Saluons la naissance d’une nouvelle série auprès des Éditions de l’Aube en collaboration avec RetroNews le site de la BnF dédié à la presse ancienne. Son nom est L’affaire qui … . Michèle Pedinielli l’a créée et la dirige. Voici comment elle présente cette série :
« Parce que les faits divers et leur traitement médiatique sont des indicateurs précis d’une époque, l’Aube noire s’associe à Retronews, le site de presse de la BnF, pour revenir sur des affaires survenues de la fin du xvıııe siècle jusqu’au milieu du xxe. Dans cette série, des autrices et des auteurs de polar ou de roman noir scrutent, chacun dans son style propre, la société française à travers le prisme de la violence. Les ouvrages sont séquencés par une quinzaine d’illustrations (articles et dessins de presse, photos, gravures…) issues des riches fonds iconographiques de la BnF. »
Format réduit, présentation très soignée, illustrations, prix modéré sont les solides atouts de cette série et je pense que le lecteur y croisera des auteur(e)s venant d’autres maisons d’éditions pour raconter des histoires vraies. Valentine Imhof a écrit la première affaire qui s’est passée dans les années 1930.
Le 3 mars 1930, le navire L’Austral quitte l’Île Saint-Paul isolée en plain milieu de l’Océan Indien à plus de trois milles kilomètres de tout continent. La saison de la pêche à la langouste est terminée. Cédant aux promesses d’Henri Fargon le représentant du concessionnaire, sept employés restent sur place pour veiller sur les installations et assurer un démarrage rapide de la conserverie lors de la reprise de la pêche en octobre prochain. Ils sont sept, six hommes et une femme sur le point d’accoucher, pas de TSF, quelques vivres pour attendre un ravitaillement. Mais aucun bateau ne vient, les mois passent et la mort décime les pauvres Robinsons des mers australes. Ce n’est que le 6 décembre 1930 qu’un bateau accoste à l’Île Saint-Paul. Que s’est-il donc passé au Havre pour expliquer l’abandon de sept êtres humains. Pourquoi tant de retard avant d’entamer une nouvelle saison de pêche ?
Le récit de Valentine Imhof imagine avec justesse l’angoisse et la fatalité qui gagnent les abandonnés dans un environnement hostile bien reconstitué. En plus de cette tragédie, l’auteure analyse son traitement médiatique après le retour des survivants et sa mise en perspective avec la politique coloniale française dont la propagande vante les bienfaits. Dans la presse locale et nationale après des récits insistant sur le sensationnel, l’affaire prend tardivement une tournure politique, L’Humanité a lancé l’offensive mais ce n’est qu’en février 1935 que s’ouvre le procès en dommages et intérêts intenté par les survivants de l’Île Saint-Paul et que Valentine Imhof relate avec autant de rage envers des entrepreneurs sans foi ni loi, que d’empathie pour des êtres humains dont l’oubli a été justifié par des raisons économiques.
L’affaire qui fait la une, L’affaire qui est oubliée, est une série littéraire et historique prometteuse. Comme souligné dans les dernières phrases écrites par Valentine Imhof, la vigilance reste de mise face aux obscures mentalités de politiciens, pour qu’il n’y ait pas L’affaire qui se répète.
Valentine IMHOF – Les abandonnés de l’Île Saint-Paul. Parution le 23 janvier 2026. Série L’affaire qui … de la collection L’Aube noire. Éditions de L’Aube. ISBN 9782815971188 .
Présentation éditeur : Sur cette île où il n’y a rien, il y a un cimetière.
« Ils étaient sept, six hommes et une femme enceinte, six Bretons et un Malgache. En 1930, employés de La Langouste française, ils ont accepté de rester après la saison de pêche pour entretenir les installations de la conserverie sur l’île Saint-Paul, minuscule îlot volcanique au cœur de l’océan Indien. Une sinécure, leur a-t-on assuré?: beaucoup moins de travail pour le même salaire. Presque des vacances?! La relève était attendue au bout de trois mois?: cela en prendra six de plus avant de voir arriver un bateau. Et sur l’île Saint-Paul, il ne reste alors que trois survivants… » Michèle Pedinielli
Lien , site de Retronews, le site de presse de la BnF : voir ICI
Benjamin DIERSTEIN - 14 Juillet
14 juillet 1982, Garden Party de l’Élysée. Mitterrand est Président de la République depuis un an. La chasse aux sorcières et les purges sont terminées, le gouvernement socialiste a mis en place ses pions dans tous les rouages censés assurer la sécurité de la France. Pas un service n’a été épargné, les lois ont évolué, chaque fonctionnaire a désormais une à accomplir, des comptes à rendre. L’inspectrice Jackie Lienard de la DCRG a un job à l’Elysée, directement sous les ordres du conseiller Grossouvre. Elle doit prévenir le chantage, couvrir, protéger dans des histoires de cul à la con.
Rien ne s’est peut-être passé de cette façon mais la trame historique qu’utilise Benjamin Dierstein est bien réelle. Certes Mitterrand n’a peut-être pas joué au golf et à la pétanque comme raconté d’une manière hilarante mais il a bien fallu cacher Mazarine et lorsque les attentats se multiplient, la cellule antiterroriste de l’Elysée a bien vue le jour. L’auteur ne change rien à sa manière de raconter l’Histoire et des histoires. Et c’est tant mieux, il y a toujours autant de précision dans les mots, autant d’action, d’humour et surtout de cohérence pour assembler grâce à la fiction des faits historiques foisonnants et au passage souligne des décisions sans logique. Avec la reprise des attentats, la traque d’Action Directe recommence après la grâce présidentielle de ses membres. Chasser le naturel, il revient au galop, la guerre des polices est de retour et les rivalités entre les ministres font autant de dégâts que les manœuvres en coulisse de l’opposition politique gaulliste pour mettre des bâtons dans les roues du gouvernement socialiste. Alors tout s’effondre.
Ce polar racontant une page de l’Histoire politique de la France est une réussite inouïe, d’inspiration ellroyenne, avec un panache incomparable grâce à des personnages récurrents minutieusement et habilement inventés. Ils sont au bon endroit ( en Corse, à Beyrouth ou dans une boîte de nuit parisienne ) au bon moment pour ne rien rater de cette page d’Histoire et ils croisent les célébrités de l’époque bien dans leur rôle et dont les portraits caricaturaux font plus vrais que nature. Rien n’échappe au regard acéré et un brin espiègle de Benjamin Dierstein, il n’oublie aucun refrain chanté à la radio, ni aucune série de la télé, ni aucune friandise chocolatée que Jackie engloutie convulsivement lors de ses planques. Jackie crève l’écran dans cet épisode alors que tout s’effondre autour d’elle en même temps que les socialistes déçoivent les immenses espoirs qu’avaient faits naître leur élection. L’Histoire devient tragédie avec son lot de morts violentes, de règlements de compte et de vengeances. Le sida brise les festivités parisiennes, les répercussions de la guerre au Liban et du conflit Iran-Irak résonnent jusqu’en France, une crise sociale et économique sans précédent devient le terreau de l’extrême droite.
Tout au long des 2500 pages de cette trilogie ( c’est bien que les Éditions Flammarion aient fait le choix d’une publication resserrée sur une année ) jamais Benjamin Dierstein ne perd de vue son idée de départ, une explosion mortelle en mai 1968 ( racontée dans le prologue du tome 1 ) relayée par un traquenard sanglant au fin fond de l’Afrique ( prologue du tome 2 ) et expliquée à la toute fin de son extraordinaire aventure politique et sociale en puisant sa logique dans les heures sombres de la collaboration durant l’Occupation et qui fait écho à la montée de l’extrême droite lepéniste contemporaine de la fin de ce roman.
Benjamin DIERSTEIN – 14 Juillet – Parution le 7 janvier 2026, Édition Flammarion. ISBN 9782080470775.
Présentation éditeur : Juillet 1982. Les attentats à répétition opérés par Carlos et les services syriens sur le sol français poussent François Mitterrand à s'entourer d'une cellule anti-terroriste composée des plus fins limiers du GIGN, de la PJ et des RG. L'inspectrice Jacquie Lienard va profiter de cette opportunité pour grimper dans la hiérarchie auprès de l'Élysée et s'assurer une place de choix au sein de la lutte contre les groupuscules pro-palestiniens, Action directe et le FLNC. Tout comme Marco Paolini depuis la DST et Robert Vauthier depuis la DGSE, elle traque une ancienne moudjahida du FLN qui répond au nom de Khadidja Ben Bouazza et qui n'est autre que la supérieure directe de l'ex-policier Jean-Louis Gourvennec, devenu convoyeur d'explosifs pour l'extrême gauche révolutionnaire. Au gré des scandales qui secouent la Mitterrandie, des crises successives au sein de Beauvau et de la montée fulgurante de l'extrême droite, tous se dirigent vers un seul point de mire qui leur permettra enfin de découvrir la vérité sur Geronimo et Khadidja Ben Bouazza : Beyrouth. Ce chemin de croix sera aussi celui de la perte de leurs dernières illusions. Le troisième tome d'une saga historique entre satire politique, roman noir et tragédie mondaine, dont les personnages secondaires ont pour nom François Mitterrand, Christian Prouteau, Paul Barril, Charles Pasqua, Gaston Defferre, Jean-Marie Le Pen, Alain Orsoni, Carlos et Jacques Vergès.
Tome 1 "Bleus, blancs, rouges" : voir ICI
Tome 2 "L'Étendard sanglant est levé" : voir ICI
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