Maurice GOUIRAN
Tu entreras dans le silence : c'est le trentième polar ou roman noir de Maurice Gouiran. Que de récits profondément encrés dans l'Histoire et la Provence marseillaise depuis 2000 année de son premier roman !
Entrer dans le silence, c'est entrer dans l'oubli ... Qui se souvient des 44 000 soldats russes et de leurs 750 officiers venus renforcer l'armée française en 1916 ? Maurice Gouiran nous raconte leur histoire, ils avaient été échangés contre des fusils destinés à l'armée du tsar.
Slava, Iouri, Kolya, Rotislav, Alekseï, Dimitri appartiennent à la 1ère Brigade russe qui débarque à Marseille le 20 avril 1916 après un périple commencé dans l'Océan Pacifique. Kolya est le narrateur de la première partie, la plus historique. Mais Maurice Gouiran est un remarquable conteur et à la grande Histoire il mêle habilement l'histoire de quelques soldats aux personnalités très diverses. Une large place est réservé au conflit mondial. Dés le mois de mai, les soldats russes sont à l'entraînement à Mailly avant de rejoindre fin juin le front de Champagne. Et c'est le début de l'horreur. Une boucherie ! Sans verser dans le sanglant, l'auteur insiste sur le ressenti et le comportement des soldats emportés malgré eux dans une tragédie inimaginable dont Kolya avait entrevue les prémices en rencontrant une Gueule cassée à Marseille. Kolya est viscéralement opposé au tsar et à tout ceux qui le représentent, les officiers et les popes. Il est attentif à ce qui se passe en Russie. Kolya parle un peu le français. Il est cultivé, aime la littérature française et admire Jean Jaurès. Il est journaliste.
En avril 1917 le contingent russe apprend que la révolution des socialistes de Kerenski a renversé le tsar. Tout aurait pu être emporté dans les combats du Chemin des Dames de ce même printemps. Pour éviter la contagion révolutionnaire et surtout les mutineries, les survivants russes sont éloignés du front et regroupés à La Courtine dans le Limousin. A ce stade le récit devient moins historique, le narrateur change, c'est désormais Rotislav qui prend la suite.
Kolya et Rotislav s'enfuient de La Courtine et rejoignent Marseille. Rotislav admire Kolya et son esprit révolutionnaire. Marseille est la bonne destination pour prendre la mer et rejoindre la Russie, s'opposer à la contre-révolution tsariste et prolonger les acquis de Kerenski jusqu'à une vraie Révolution prolétarienne. Rien ne se passe comme prévu et bientôt Marseille et ses vieux quartiers commencent à sentir le roussi pour les deux cosaques. Maurice Gouiran imagine l'histoire de Kolya et Rotislav, place à l'aventure et à plus de sentiments avant un tragique retour à la réalité.
Quel beau moment de lecture ! Maurice Gouiran m'a vraiment passionné et souvent ému. L'Histoire, présente juste ce qu'il faut et mise en valeur par des personnages fictifs aux personnalités bien choisies, est habilement mêlée à des aventures très crédibles qui bonifient le récit en apportant rebondissements, émotion et suspense.
Valérie VALEIX
Les amateurs de polar connaissent Valérie Valeix et son héroïne Audrey. Les deux sont apicultrices. Voir ICI
Mais Valérie est aussi une passionnée d'Histoire spécialiste de Napoléon Bonaparte. J'attendais avec impatience qu'elle écrive un polar historique faisant référence à ce personnage incontournable de notre Histoire. C'est chose faite. Il aurait été facile de dérouler les années Napoléon, Valérie a choisi de mettre en scène un détective qui a côtoyé l'Empereur mais le récit de ses enquêtes commence en octobre 1815, quelques mois après ... Waterloo. Ce choix agrémente le récit d'une habile touche de nostalgie.
Les diamants de Waterloo : il semblerait bien que Waterloo ne soit pas le bon terme pour nommer la dernière bataille de l'Empereur, ses proches qui y ont survécu parlent de Mont-Saint-Jean. Le capitaine Jérôme Blain du 1er chasseurs à pied de la Garde a bien failli y rester. Mais celui que l'on surnomme Capitaine Sabre ( même l'Empereur le connait de réputation et il faudra qu'un jour Valérie nous raconte l'affaire du Cercle des Eventails ) a survécu aux détrousseurs de champ de bataille.
Quelques semaines après Jérôme ouvre l'Agence de l'Ours noir. C'est François Vidocq qui l'a conseillé de devenir détective privé ! Sa première affaire lui est confiée par l'habile Talleyrand : retrouver le Trésor qui suivait l'Empereur à Mont-Saint-Jean et qui a été saisi par l'ennemi et parmi ce Trésor, des diamants qui pourraient bien se trouver en Normandie. Et voilà Jérôme en route pour Vernon !
Valérie Valeix propose au lecteur de visiter Vernon en 1815 mais pas seulement la ville, tout est criant de vérité, l'argot, les habits décrits avec précision, la nourriture et bien sûr la mentalité de l'époque avec la Révolution, l'Empereur et le retour d'un Roi. Le détective Jérôme Blain séjourne chez une famille bonapartiste, l'occasion de se remémorer Napoléon, habilement, par petites touches précises et vivantes. Seulement des souvenirs car Jérôme est devenu détective, avec ses manies de tout noter sur un carnet, habile à se grimer pour passer inaperçu et déjà adepte de techniques scientifiques lorsqu'il procède astucieusement au moulage d'une empreinte de pas.
L'énigme est complexe, les pistes nombreuses et les cadavres se multiplient : complot royaliste, exactions des Prussiens qui courent le pays ou secrets de famille ? Heureusement Jérôme peut compter sur l'aide efficace d'une bande de gamins débrouillards. Polar ou Histoire ? Entre les deux mon coeur balance, c'est bien la preuve que Valérie Valeix a réussi adroitement une délicate alchimie.
Harald GILBERS ( suite )
Les fils d'Odin : Richard Oppenheimer a échappé à la mort. Mais il n'est plus le commissaire qui avait aidé la SS à élucider une série de meurtres ( voir le tome 1 ICI ). Difficile de survivre à Berlin en janvier 1945 quand on est juif, Richard est devenu Hermann Meier, gardien de nuit dans une banque. Il ne peut revoir sa femme Lisa que secrètement, elle n'est pas juive et a été affectée à une unité de DCA à Potsdam. Il faut imaginer la majorité des berlinois vivre dans la peur constante des contrôles et des rafles de la Gestapo, comme dans les pays étrangers occupés par la Wehrmacht. A Berlin il existe des réseaux d'opposition, Hitler vient d'échapper à un attentat au grand désespoir de Hilde von Strachwitz ( l'amie de Richard est issue de l'aristocratie allemande et sa famille est liée à certains conjurés ).
La défaite est proche et des dirigeants nazis souhaitent déserter alors que les hordes russes foncent sur Berlin. C'est le cas d'Erich Hauser en fuite d'Auschwitz où il était médecin de la SS. C'est l'ancien mari de Hilde mais ils n'ont pas officiellement divorcé. Il reprend contact avec son épouse, il a un plan pour fuir et surtout il a beaucoup d'argent pour obtenir un laisser-passer et quitter Berlin. Hauser est assassiné, son argent volé. Hilde est accusée et sa culpabilité ne fait aucun doute pour la Gestapo, la justice expéditive du Volksgerichtshof ne devrait pas hésiter et prononcer la peine de mort et une exécution par la guillotine. C'est donc à Oppenheimer d'agir et il dispose de peu de temps pour innocenter son amie. Il est aidé par des résistants allemands clandestins et par le cabinet d'avocats qui souhaite contre toute attente défendre Hilde lors de son procès.
Mener une enquête clandestine relève de l'impossible mais c'est ce qui la rend encore plus passionnante. Jusqu'à la dernière page le suspense est total. Alors qu'Oppenheimer assiste à la mise à mort du nazisme, ses recherches le mènent aux origines des théories de la race aryenne supérieure faussement empruntées aux mythologies germaniques et scandinaves fascinant de hauts dignitaires nazis.
L'intérêt de ce récit réside également dans la part faite au quotidien berlinois durant les tragiques semaines qui précèdent la fin de la seconde Guerre mondiale. Les services administratifs continuent de fonctionner sous les bombardements de plus en plus intenses. Il y a bien sûr le rationnement et le marché noir mais les transports en commun, la radio, le téléphone, la distribution de l'eau et du gaz fonctionnent par intermittence. Oppenheimer/Meier est forcé d'incorporer la Volkssturm, une unité militaire composée de personnels âgés et sans équipement. La classe 1929 est appelée sous les drapeaux. La propagande ordonne de croire en la victoire. La désertion et parfois le suicide des nazis face à une défaite inévitable sont de plus en plus présents alors que pour la population civile le salut réside dans l'exode avant l'arrivée de l'ogre bolchevik. Il n'y a plus d'honneur en Allemagne et Harald Gilbers laisse Oppenheimer se poser la question "Pourquoi ne pas se rendre ?".
Bibliographie de l'auteur ICI
Xavier BOISSEL
Avant l'aube : C'est un bon flic, en service depuis 1949. Il s'est illustré en octobre 1966 en tuant les deux braqueurs qui venaient de commettre un hold up sanglant dans une bijouterie de Paris. Alors il a été muté à la Crim' pour y travailler sous les ordres du réputé commissaire Baynac. Il aurait pu se réjouir, mais non. Il ne reste rien de sa vie privée depuis le décès de son épouse Jeanne trois mois auparavant. Il ne reste rien de sa vie privée, seulement un studio aux Batignolles, des disques de jazz, son chat Duke ( comme le surnom d'Ellington ) et le whisky.
Voilà comment commence ce superbe roman noir, il n'est pas récent ( parution en 2017 ), je le gardai précieusement sous le coude en attendant le bon moment pour l'ouvrir. Dés les premières pages, j'ai senti que l'ambiance serait au rendez-vous, le temps des 404 Peugeot, des ID 19 Citröen, la R 8 Gordini, la police et ses TUB. Le formica envahit les bistrots et le béton chasse les pavés. L'action se passe durant l'hiver 1966 - 1967. L'hiver à Paris est sombre.
C'est un bon flic, un peu impulsif mais un bon flic qui sent quand quelque chose ne colle pas. Il fait équipe avec l'inspecteur Le Varech. Le duo va avoir fort à faire, le cadavre atrocement mutilé d'une femme est découvert près d'un tunnel de chemin de fer de la Petite Ceinture. Oui, il ne sera pas facile de voir le bout du tunnel.
Ce flic ( le narrateur ) s'appelle Marlin. Son prénom ? Fatalement, c'est une femme qui lui arrachera la confidence. Cette femme aurait pu lui enlever ses pensées sombres, l'extraire de ses journées noires et de son sommeil ponctué de cauchemars, jamais de rêves. Mais un cadavre a été découvert et il veut enquêter jusqu'au bout, quoi qu'il en coûte !
L'ambiance est surtout rendue par le visage de Paris et de la France à cette époque. Un immense chantier où fourmille une main d'oeuvre venue d'Afrique du Nord vivant dans des bidonvilles. A l'époque, Cergy et Pontoise sont encore à la campagne. Mais partout on exproprie pour construire des immeubles et des autoroutes. Tous les moyens sont bons pour exproprier, le SAC s'y emploie.
Que les débuts de la Vème République furent noirs ! Des flics pourris, des politiques pourris, des promoteurs pourris, des entrepreneurs pourris. La majorité gaulliste ne tremble pas pour les législatives. Pour la première fois il y a des sondages et ils lui sont très favorables. Tout pour le progrès social ! Tout pour l'indépendance ! Tout pour faire un superbe roman noir, avec un volet polar bien mené et un volet social qui s'y prête bien. Que les débuts de la Vème République furent noirs !
Il est bien loin l'esprit de la Résistance. Marlin a été Résistant pendant la Guerre, dans les Maquis des forêts du Loiret. Mais tout cela est bien fini, oublié, enseveli sous la politique et les magouilles. Seul Duke mérite de finir aux Aunottes ... Le 16 février 1967, Marlin livre son dernier assaut. Avant l'aube.
Aux Aunottes, sur les traces du maquis ...
Romain SLOCOMBE ( suite )
Sadorski et l'ange du péché : suite de la fresque historique consacrée à la seconde Guerre mondiale et à l'occupation, avec Léon Sadorski en guide ... sinistre ( voir deuxième tome ICI ).
C'est en consultant la bibliographie à la fin de ce roman que j'ai pu mesurer l'étendue du travail d'historien de Romain Slocombe, les multiples documents administratifs et références à des correspondances, récits et journaux personnels. Cette documentation foisonnante permet au lecteur de mieux s'approprier ce troisième tome ( 730 pages mais je ne me suit pas ennuyé une seule seconde ! ) de l'Histoire de Paris en mars et avril 1943 pendant laquelle Sadorski ( Inspecteur principal adjoint à la 3ème section de la direction générale des Renseignements généraux et des Jeux et chef du Rayon juif ) louvoie à la frontière entre le bien et mal.
Dans l'appartement où vivait la famille Odwak , Sadorski a trouvé le journal intime de Julie. Il le lit. Julie vit recluse avec la famille Sadorski, un peu comme Anne Franck. Les autorités allemandes sont bien sûr conscientes que toute la famille Odwak n'a pas été raflée. Mais il y a la protection de Léon Sadorski. Protéger une jeune juive et se comporter comme un salop, toujours prêt à brandir sa carte de réquisition pour accabler une femme, jeune de préférence, le plus souvent juive. Menacer une vendeuse de la Samaritaine, enquêter sur un possible trafic d'or, tout est bon pour profiter. Mais il veut aussi protéger Julie. Julie Odwak occupe une place centrale dans ce roman à travers la lecture de son journal intime, une vision spontanée et intime de la tragédie vécue par les juifs.
Ce roman est le roman du Paris des privations, de la peur, de la violence. Le Paris de ceux qui collaborent anonymement par la délation et de ceux qui s'enrichissent avec le marché noir, le Paris de ceux pour qui collaborer est une aubaine. Paris avec ses affiches de propagande, les soldats allemands en permission, le couvre-feu et les rafles. Il n'y a pas eu que celle du Véld'Hiv, elles se poursuivent, il faut toujours envoyer plus de juifs vers l'Europe de l'Est.
Et puis soudain un attentat de résistants, un bombardement des alliés. Sur tous les fronts, l'armée allemande vacille. Que faire pour ne pas être inquiété à la fin de la guerre ? Que faire pour sauver sa peau pendant l'occupation ? Sadorski a choisi, sans être pro-nazi, il veut de l'ordre quitte à l'imposer par la force et la peur. Il est nationaliste et anticommuniste ( le mot n'est pas assez fort pour lui, il lui préfère antibolcheviste ). Il est aussi raciste et antisémite. Mais il veut sauver Julie.
Sadorski adore fouiner, il y a toujours une bonne affaire à découvrir ou profiter d'une belle femme. Les lumières des plateaux de cinéma l'attirent. Cette facette du Paris occupé est à la fois fascinante et incongrue : le cinéma français des années noires, les studios de la Villette, Radio-Cinéma. Sadorski croise Pierre Fresney dans les couloirs, Robert Bresson tourne son premier film "Les Anges du péché". Renée Faure est de la partie.
Romain Slocombe continue d'explorer les années noires de l'occupation à Paris. Je ne m'en lasse pas. Il fallait oser mettre en scène un personnage comme Léon Sadorski. Mais c'est à ce prix que la reconstitution minutieuse de l'époque est réussie. La fin du roman est ouverte et laisse présager une suite. Je l'espère vivement !
Bibliographie de l'auteur ICI
Philip KERR ( suite )
Prague fatale : septembre 1941, la population berlinoise commence à souffrir des privations conséquences de la guerre totale. Bernie Gunther n'y échappe pas et en plus il doit vivre avec les souvenirs des massacres de masse perpétrés par les SS et auxquels il a assisté en Ukraine ( le titre "Vert-de-Gris" permet de situer cet épisode, voir ICI ). Il a repris son service à la Criminelle, le crime ne s'arrête jamais mais les enquêtes ne sont pas la priorité des autorités. Qui peut bien être intéressé par un cheminot hollandais poignardé ? Bernie n'aime pas un travail inachevé, alors il s'enfonce dans des pensées morbides qui le hantent en permanence.
Comment casser cette routine malfaisante ? Bernie a croisé tant de dignitaires nazis ces dernières années qu'il n'est pas étonnant de le voir appelé par le général Reinhard Heydrich qui vient d'être nommé Reichsprotektor de Bohême-Moravie. Heydrich est aussi à la tête du Reichssicherheitshauptamt ( RSHA ) dont fait partie la Kripo, il a peut-être besoin d'un détective ?
Est-il besoin de venter les qualités de conteur de Philip Kerr ? Dans ses récits tout s'enchaîne logiquement, l'Histoire et le quotidien se mêlent sous le regard lucide et pince-sans-rire de Bernie Gunther. Plus que l'action, dans ce roman l'auteur a choisi de dresser les portraits de quelques dignitaires nazis réunis à Prague.
Heydrich réside près de Prague préférant à son prestigieux château une plus modeste demeure à Panenské Břežany. En ce mois d'octobre 1941, Heydrich a entrepris de soumettre le protectorat de Bohême-Moravie. Il y fait régner la terreur mais la résistance reste active et il craint pour sa sécurité. Bernie Gunther va devenir un garde du corps un peu particulier. Des personnels zélés pour le protéger, Heydrich n'en manque pas à ses côtés mais il lui manque quelqu'un d'utilement soupçonneux.
Le regard acéré et impertinent de Bernie va se poser principalement sur Reinhard Heydrich, le Boucher de Hitler. Il est présenté au travail, maillon implacable et froid du régime nazi, organisateur de l'extermination des Juifs, organisateur habile du RSHA. Heydrich fut aussi un mari et un père de famille. Il pratiquait l'escrime, jouait de la musique. Il était aussi au coeur des rivalités et des jalousies entre dirigeants nazis. Le génie de Philip Kerr est de placer Bernie Gunther au centre de cet univers crépusculaire. Lorsqu'un aide de camp de Heydrich est assassiné, Bernie redevient Kommissar et se trouve confronté à une enquête que n'aurait pas reniée Agatha Christie. Un cadavre tué par balles retrouvé dans une chambre verrouillée de l'intérieur et une poignée de suspects, tous dirigeants nazis. Jusqu'au bout, la personnalité de Heydrich est au détour de chaque avancée de l'enquête de Bernie Gunther.
Le Reichsprotektor Reinhard Heydrich se sentait menacé, autant par des collaborateurs ambitieux ( il avait échappé à une tentative d'empoisonnement ) que par les résistants tchèques. Malgré cela il se déplaçait dans une Mercedes décapotable. Cela lui a été fatal.
Bibliographie de Philip Kerr ICI
Arturo PÉREZ - REVERTE
J'ai toujours été enthousiasmé par les romans d'Arturo Pérez-Reverte et ses récits déroutants, très imaginatifs et encrés dans l'Histoire :
- Club Dumas ou l'ombre de Richelieu
- Le tableau du Maître flamand
Ces deux romans ont été pour moi des coups de coeur, j'avais donc très envie de faire connaissance avec Falcó. C'est le premier titre d'une trilogie déjà parue en Espagne et en cours de publication en France par les Éditions du Seuil :
- Falcó ( octobre 2018 )
- Eva ( octobre 2019 )
Falcó : ce récit d'aventure et d'espionnage se déroule au début de la Guerre civile d'Espagne, en novembre 1936. J'ai pris conscience que je n'avais même pas une vue d'ensemble de ce conflit, seul Guernica me venait à l'esprit. Ce roman permet de bien situer les forces en présence ( en fait une multitude de factions ) et de découvrir ses origines politiques avec de nombreuses ingérences internationales.
Lorenzo Falcó, 37 ans, est un mercenaire au passé sulfureux dans les renseignements et les trafics d'armes. Durant l'automne 1936 il est à Salamanque, il agit pour le compte de l'Amiral chef du Service National du Renseignement et des Opérations. L'Amiral et Falcó sont de vieilles connaissances et il est normal qu'ils se retrouvent pour servir le Caudillo. L'Amiral lui confit la mission de faire évader de la prison d'Alicante José Antonio Primo de Rivera fondateur de la Phalange espagnole et fils du général Miguel Primo de Rivera. A Salamanque Falcó vit dans le luxe, passant son temps à séduire les femmes. Il aime séduire et la séduction est pour lui une sorte de passe d'armes.
En 1936 le Général Franco réside à Salamanque avec ses principaux services et ministères. Salamanque est aussi un véritable nid d'espions, avec en premier ceux de l'Allemagne nazie et de l'Italie fasciste. Républicains et nationaux s'affrontent, Madrid est sur le point de tomber aux mains des franquistes. Le reste de l'Espagne est aux mains de milices fascistes et ultra-catholiques d'un côté et communistes et anarchiques de l'autre. Partout la terreur règne. Mais cette guerre ne concerne pas Falcó, il a seulement un travail à faire et il veut le faire bien !
Alicante est en zone rouge. Falcó entre dans la clandestinité, la vie rustique ne l'effraie pas, il n'a pas peur de l'action. C'est un aventurier, il sait se protéger. Il sait tuer, méthodiquement et sans remords. Sa mission est dangereuse et ses alliés sur place ne sont peut-être pas fiables.
Arturo Perez - Reverte offre au lecteur un formidable récit, mélange d'Histoire et d'action. C'est un conteur exceptionnel au style concis et précis. Pour mieux exprimer la tension et le danger et permettre au lecteur de bien visualiser certaines scènes, il construit ses phrases sans verbe : "Clapotis le long de la rive sous la pluie. Chocs de rames sur le plat-bord. Claquements métalliques d'armes et d'équipements. Une rencontre dans l'obscurité sans visages visibles" ( citation ). Le récit de la partie de billard entre Falcó et Juan Portela alors qu'un bombardement fait rage est grandiose. Et puis la psychologie peut prendre le dessus par exemple lors d'un violent interrogatoire d'un suspecté traître.
Falcó agit en professionnel expérimenté, avec efficacité. Il va aimer une femme et il va alors douter.
José Antonio Primo de Rivera a été exécuté dans la cour de la prison d'Alicante le 20 novembre 1936. Une rébellion avait agitée la prison quelques jours avant.
Patricia RAPPENEAU
Le parvis des assassins : j'ai été très vite emporté par la lecture de ce roman policier historique. Patricia Rappeneau réussit à captiver dés les premières pages. Il y a le chantier de Notre-Dame de Paris et bien sûr la curiosité est attisée. Nous sommes en décembre 1306. Le récit commence au pas de course, la course d'Erlend Goidenhove un ado, heureux est fier, son père Ulrich est le proviseur du trésor, une fonction délicate puisqu'il est responsable de la gestion financière de ce chantier grandiose. Quelques mots d'Histoire et déjà une catastrophe. Un cadavre est retrouvé dans la loge du proviseur. Tout accuse le père d'Erlend qui va devoir se transformer en fin limier pour découvrir le vrai coupable et surtout rétablir l'honneur de son père.
Quelques mots d'Histoire et j'ai beaucoup appris. L'auteure a choisi de parsemer son récit de mots de l'époque, de personnages ayant vraiment existé tout comme ces lieux et rues de Paris aujourd'hui parfois disparus. Juste ce qu'il faut d'Histoire, pour faire plus vrai. J'ai souvent pensé à l'immense travail de recherches effectué pour que ce voyage dans le temps soit crédible. Le glossaire et les notes à la fin du roman sont utiles et instructives. Tout est crédible avec en plus cet agréable équilibre entre Histoire et aventure. Et le charme opère !
Quelques mots d'Histoire et des péripéties en cascade. Des filatures, des expéditions nocturnes, un complot, des évasions, des galeries souterraines. Pas une minute de répit. Jacques de Molay commandeur des Templiers et le roi Philippe le Bel entrent en scène ! Erlend est le narrateur. C'est un héros intrépide et habile mais qui parfois doute et cela le rend encore plus attachant. Il est aidé par d'autres ados, filles et garçons. Il y a aussi une bohémienne et Modo, quasi géant, un peu idiot, revenu de croisade la langue coupée par un barbare.
Quelques mots d'Histoires, des aventures épiques et de la bonne humeur. C'est aussi un roman social avec notamment le clergé omniprésent à l'époque, des professions puissantes et des marchands venus de toute l'Europe. Le Parvis des assassins n'est pas sans rappeler Notre-Dame de Paris, le grand roman, mais cette fois la fin est heureuse. Ce roman est aussi destiné aux jeunes lecteurs qui y trouveront détente et pédagogie.
Bibliographie de Patricia Rappeneau ici
Éditions La Bouinotte
Patrick PÉCHEROT
Les brouillards de la Butte : premier volet de la Trilogie parisienne ( ou Saga des brouillards ). Publié en 2001 - Série noire - Grand prix de littérature policière 2002.
Pipette a quitté son Montpellier natal avec l'espoir de devenir célèbre en déclamant ses poèmes dans les cabarets de Montmartre. Il devra se contenter de petits boulots, d'une piaule miteuse dans le quartier du Château Rouge et de fréquentations douteuses.
Bienvenu dans l'ambiance de Paris durant l'hiver 1926 - 1927. Des rues sombres, des petites gens au parler parisien truculent, les surréalistes d'André Breton bien dans leur rôle, les lumières du Moulin-Rouge qui se reflètent sur les pavés humides, ce roman de Patrick Pécherot est un roman d'ambiance. Et il arrive parfaitement à faire revivre l'entre deux guerre à travers le regard de personnages modestes et à l'avenir incertain. Pas étonnant que le soutien à Sacco et Vanzetti soit total.
Pipette avec trois comparses volent les riches. Un cambriolage tourne mal, ils forcent un coffre-fort et se retrouvent face à un cadavre. Et c'est le début des ennuis, sans doute parce que Pipette est curieux et s'est mis en tête d'identifier le macchabée avant de savoir qui l'a assassiné ! Pipette s'improvise détective, aidé par une jeune et belle innocente employée de maison. Un cadavre cache toujours de sombres affaires et Pipette doit enquêter dans des salles de jeu privées comme le Zanzi Bar où il croise des truands protégés par des porte-flingues et des mastards. Un cadavre peut en cacher un autre tout comme un chantage peut en cacher un autre !
Patrick Pécherot nous fait sourire tout en déambulant dans un Paris sombre mais attrayant où on entend parler de Potemkine et de Mistinguette avant de croiser La Goulue dont le destin tragique surprend. Pipette est un personnage attachant aux talents de détective privé prometteurs. Il pourrait ressembler à Sir Denis Nayland Smith héros de la littérature policière de l'époque et commissaire de police en Birmanie ( Burma en anglais ... ).
Gaëlle AUDÉON
Le roi divers : c'est l'histoire de la septième croisade. Le roi Louis ( Louis IX - Saint Louis ) avait prononcé le voeu de se croiser en 1244 lors d'une violente dysenterie qui avait failli l'emporter. Les préparatifs furent longs et ce n'est que le 12 juin 1248 que le Roi quitte Saint-Denis. Il embarque à Aigues-Mortes mais l'ensemble de sa troupe mit de longs mois à le suivre. Le roi fait escale de l'été 1248 au printemps 1249 à Chypre. Enfin l'ost se rassemble à Damiette en Egypte durant l'été 1249.
Gaëlle Audéon a choisi de nous faire vivre cette croisade à travers les récits de plusieurs protagonistes, autant de visions, autant de ressentis qui confèrent à ce roman historique non seulement un charme et une richesse rares parce qu'il y est fait une place importante aux femmes mais aussi un souffle épique porté par le récit presque au jour le jour des opérations militaires.
La reine Marguerite est le regard féminin du récit. Elle a été obligée de tout abandonner y compris ses enfants confiées à sa belle mère qui assure la régence du royaume. Marguerite personnifie l'angoisse, les doutes, le désarroi, d'une mère et d'une épouse. Durant la croisade, elle est tenue à l'écart des évènements mais elle est consciente des pertes subies par l'ost, autant lors des combats qu'à cause des épidémies, des famines ou des tempêtes. Le 8 avril 1250 elle accouche d'un fils, Jean Tristan, à Damiette.
Avec Jean de Joinville jeune sénéchal du comté de Champagne, le lecteur est au coeur de la diplomatie, de la stratégie militaire, de la logistique et des combats. C'est principalement à travers son regard que le lecteur côtoie le Roi dont il est un proche. Joinville participe au Conseil de guerre, aux combats, chevauchées, assauts et replis. Les croisés sont tour-à-tour assiégeants et assiégés. Le Roi est retenu prisonnier après la bataille de Mansourah, de délicates négociations doivent s'engager et sont compliquées par les changements politiques à la tête du sultanat d'Egypte.
La richesse du récit de Gaëlle Audéon réside dans le fait que la croisade est vue et analysée du côté des croisés mais aussi du côté des musulmans. J'ai beaucoup appris sur ce monde complexe même si des notes de bas de pages ou un lexique en fin de roman auraient été utile et m'auraient évité des recherches ( au premier abord il n'est pas facile de définir Sarrasin, Turc, Mamelouk, Sultan, Émir ou Atabeg ... ). La liste des principaux protagonistes au début du roman est à ce titre précieuse mais j'ai regretté l'absence des personnalités musulmanes.
L'auteure met aussi en avant Alphonse de Poitiers, jeune frère du Roi et son épouse Jeanne. Alphonse et Jeanne participent à la croisade mais sont critiques vis-à-vis de cette expédition lointaine. Jeanne souffre d'être tenue à l'écart de son époux retenu auprès du Roi. Alphonse est tout aussi critique et exhorte son frère à revenir dans son royaume de France alors menacé par l'Angleterre. La décision du Roi est implacable, il reste en Terre Sainte, interdit à son jeune frère de se rendre en pèlerinage à Jérusalem et le renvoie en France. Cela permet au lecteur, grâce à Alphonse et Jeanne, d'avoir un aperçu du royaume sous la régence de Blanche de Castille, mère de Louis IX.
Après les combats malheureux d'Egypte, les croisés rejoignent la Syrie et la fabuleuse cité d'Acre durant l'été 1250. Le Roi va s'employer à restaurer les places fortes de Terre Sainte. Durant cette période et jusqu'en 1254 de fréquentes négociations auront lieu pour nouer des alliances, non seulement avec le monde musulman mais aussi avec les Tartares de l'est de la Volga. Avec l'appui de son fidèle Joinville, Louis IX se rend à Césarée, Jaffa et Sidon, à chaque fois pour de colossaux chantiers de fortification. Marguerite ne fut jamais associé à aucune décision même pour ce qui la concernait personnellement. En 1253 elle accoucha à Jaffa d'une fille prénommée Blanche.
Le 3 juillet 1254, après plus de dix semaines de traversée, le Roi, la reine, leurs enfants et leurs gens y compris Joinville, débarquent en Provence six ans après avoir quitté la France et sans que les croisés n'aient prié à Jérusalem.
Ce roman ( il faudrait absolument ajouter le qualificatif "historique" sur la couverture ) fourmille de détails et de personnages. Sa lecture m'a ravi. Sans aucun doute possible, le travail de Gaëlle Audéon repose sur des recherches nombreuses et solides. Une bibliographie et ses sources de renseignements permettraient de légitimer et de valoriser sa mise en scène. La lecture de ce récit est facilité par une chronologie précise et un espace géographique où il est facile de se repérer grâce à une carte figurant au début ( mais regret, l'Egypte n'y figure pas alors que l'essentiel des combats s'y déroule ). La couverture m'a beaucoup plu ( la mer et le sable ). J'ai mis un peu de temps à apprécier le titre "Le Roi divers". Divers est à prendre au sens de "qui présente plusieurs aspects". Avec cette définition tout s'éclaircit. Ce roman historique mérite de trouver un lectorat, les passionnés d'Histoire y trouveront de quoi assouvir leur passion.
Merci à Librinova
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