roman noir
Patrick BARD - Saïgon-Marseille
Saïgon-Marseille est un roman comme je les adore. Il est inclassable, Patrick Bard mélange les genres avec habileté et talent. C’est autant un récit historique, qu’un roman de guerre teinté d’espionnage avec des nuances de polars et des personnages fictifs qui aiment, s’aident, se déchirent, souffrent pour mieux nous faire découvrir à la manière comme sait si bien le faire un roman noir, une page pas du tout glorieuse de l’Histoire de la France coloniale.
Baptiste Costa, Roland Destival et Rémi Pellegrin ont été des héros de la Résistance lyonnaise. A la fin de la guerre, Roland et Rémi ont prolongé leur engagement dans les services secrets et le tout nouveau SDECE. Le corse Baptiste est revenu à Marseille carrefour de tous les trafics. A peine une guerre finie et le nazisme vaincu, un autre conflit attend les trois amis. Il ne porte pas le nom de guerre, les politiques l’appellent maintien de l’ordre pour contrecarrer les aspirations d’indépendance des vietnamiens.
Le récit alerte de Patrick Bard aller-retourne entre Marseille et Saïgon. L’ancien maquisard Destival s’attaque au maquis Viêt-minh et cherche à priver Hô Chi Minh de ses financements gagnés avec le trafic d’opium. A Marseille Rémi Pellegrin enquête sur les réseaux de solidarité avec le Viêt-minh qui gagent les dockers du port où convergent tous les navires venant d’Extrême-Orient. Costa n’a pas eu de mal à se faire une place auprès des trafiquants. Avec le plan Marshall, il y a de tout à vendre et acheter, pourtant les services secrets américains veillent. Costa s’adonne au trafic de piastres mais voudrait bien gagner plus avant de se retirer des affaires.
Patrick Bard fait revivre une longue période, de 1945 à 1954 avec le désir d’aller au fonds des choses. Ses trois personnages fictifs sont de précieux et crédibles guides qui croisent des personnalités réelles de tout bord. Le général Leclerc, le sinistre Trinquier, Salan, de Castries n’en finissent pas de s’enfoncer dans le bourbier indochinois, les frères Guérini et Marcel Francisci font se côtoyer grand banditisme et politique marseillaise. L’auteur raconte lentement lorsque la situation politique ou militaire l’exige, il va plus vite lorsque l’actualité offre un semblant de calme. Il ne perd jamais de vue qu’il écrit un roman et il fait vivre au lecteur des embuscades dans la jungle des plateaux laotiens et les combats intenses de Dién Biên Phu. Il le fait rêver exotisme avec les smoking blancs d’une réception à Hanoï ou lors d’un voyage maritime bruyant et coloré vers l’Indo. Que se soit dans une fumerie d’opium où sur un trottoir à Saint-Germain-des-Prés lors d’un règlement de comptes entre truands, chaque détail compte pour illustrer la grande Histoire. Les photos en noir et blanc aux bords dentelés, gondolées par l’humidité ne manquent pas. Et pendant ce temps l’opium a été transformée en héroïne dans des labos clandestins marseillais pour rejoindre l’Amérique. C’est la French Connection et la France devient un narco-état pour financer une sale guerre.
Destival personnifie le jusqu’au-boutisme entièrement dévouée à sa mission, sûr de lui, même lorsqu’il est empêtré dans ses contradictions et ses erreurs. Rémi et Baptiste sont beaucoup plus humains et leur vie sentimentale et familiale les rend sympathiques et émouvants avec des sursauts de lucidité malgré leur implication dans le grand banditisme ou leur complicité de ce qu’il convient d’appeler la criminalité d’État.
Patrick BARD – Saïgon – Marseille . Parution le 14 mai 2026, Série Noire des Éditions Gallimard. ISBN 9782073075239.
Présentation éditeur : 1944. Rémi Pellegrin, agent de liaison dans la Résistance, est arrêté et torturé par Klaus Barbie. Roland Destival et Baptiste Costa, deux autres membres du réseau, organisent son évasion, scellant une amitié indéfectible.
1945. Costa retrouve le milieu corso-marseillais, tandis que Pellegrin et Destival intègrent le renseignement français et sont envoyés en Indochine, où la guerre fait rage.
Pour vaincre les troupes de Hô Chi Minh, quelques jeunes officiers ont entrepris d’organiser des maquis de contre-guérilla. Mais la France est exsangue. Alors, pour financer leur projet, les services secrets décident de se livrer à un vaste trafic d’opium.
À Saigon, parrains, barbouzes, pirates et fonctionnaires corses se côtoient. Dans la ville de tous les vices, les trois amis à nouveau réunis vont s’allier, s’opposer et se trahir.
Abir MUKHERJEE - Avec la permission de Gandhi
Il fallait bien qu’Abir parle de Gandhi. Le Mahatma a appelé les Indiens à se « dresser dans une frénésie de non-coopération pacifique ». Sa popularité est immense, les gens ordinaires, les fermiers, les paysans et les ouvriers des villes et villages de l’Inde britannique ont répondu à ses appels à boycotter les produits anglais, fermer les magasins, quitter les services publics, délaisser les universités et les écoles, ce qui provoque une gigantesque pagaille mais dans le calme. L’inquiétude est grande dans les rangs du colonisateur à l’approche de l’arrivée à Calcutta de Son Altesse royale le prince Edward, prince de Galles, en visite officielle pour Noël 1921.
La Police impériale est mobilisée y compris le sergent Sat Banerjee de plus en plus solidaire de son peuple. Le capitaine Sam Wyndham est-il apte à accomplir son travail ? Pas sûr, son addiction à l’opium est de plus en plus difficile à cacher à sa hiérarchie et il craint pour sa fonction. Il est aussi rejetée par son amie Annie. Se rendre la nuit dans une fumerie d’opium est de plus en plus aventureux, pour preuve son dernier écart a failli très mal se terminer, obligé de se cacher des agents de la Brigade des mœurs. Dans sa fuite il a « croisé » le cadavre d’un chinois et il pourrait bien être le suspect numéro 1 du meurtre.
Abir Mukhergie n’en finit pas de nous ravir : reconstitution fidèle de la situation sociale de l’époque, énigmes peaufinées et personnages à la personnalité fouillée très bien insérés dans un contexte géographique et historique très bien raconté. Il sait aussi se renouveler et surprendre le lecteur sur des chemins totalement inattendus comme la motivation de la vengeance d'un criminel pas loin de devenir sériel et qui sévit à Rishra ville de garnison en amont de Calcutta. Secrets militaires et présence dans l’ombre des services secrets entravent l’enquête du duo anglo-indien envahi par le doute.
Sat est tiraillé entre sa sympathie pour la résistance indienne et son souhait de veiller au maintien du calme lors de la visite du prince Edward. Sa position est inconfortable car les britanniques sont particulièrement stricts à l’approche de la visite royale, prêts à appliquer la répression face à la non-violence. Sam tente d’être efficace entre deux crises de manque. Il est opiomane et son addiction empiète sur son travail, le suit partout jusqu'à l'impliquer lorsqu’il constate que les assassinés portent des blessures identiques, y compris le cadavre de la fumerie d’opium qu’il a dû fuir. Pour couronner le tout, il semble bien qu’un attentat soit en préparation et menace le prince Edward. Un compte à rebours implacable s’installe, une course contre la montre stressante commence, ponctuée de fusillades avec port du masque à gaz obligatoire. Tous les évènements, fictifs ou bien réels se rejoignent dans un final habilement maîtrisé et qui constitue sans doute un des secrets les mieux gardé dans le passé colonial pas très glorieux du royaume britannique . Sam s’en sort encore une fois de la meilleure des manières mais il doit se rendre à l’évidence, les remèdes artisanaux ne suffisent plus à freiner son addiction. Il se résout à suivre une cure dans un coin reculé de l’Assam.
Abir MUKHERJEE – avec la permission de Gandhi . Titre original « Smoke and Ashes » ( Royaume Uni – 2018 ), traduit de l’anglais par Fanchita Gonzalez-Batlle pour les Éditions Liana Levy. Parution janvier 2022. ISBN 9791034904952. Réédition au format poche en février 2023, Folio Policier n°979. ISBN 9782072939372 .
Présentation éditeur : Décembre 1921, le Raj tremble. Un certain Gandhi prône la désobéissance civile et des foules de manifestants pacifiques mais déterminés s’apprêtent à envahir les rues de Calcutta. Comment éviter que l’élégant prince de Galles, en visite officielle, ne soit témoin de la révolte qui gronde? C’est à cette situation inédite que la police impériale est appelée à se mesurer alors que dans la région des meurtres inexplicables se multiplient. Le capitaine Wyndham et le sergent Banerjee n’ont pas peur de se battre sur plusieurs fronts, mais pour Wyndham se rajoute une lutte serrée contre une addiction à l’opium de plus en plus envahissante. Tandis que Banerjee se donne un mal de chien pour concilier l’inconciliable: sa sympathie pour les courants indépendantistes et son appartenance à la police du colonisateur honni. Malgré leur pugnacité, l’issue de tous ces combats est loin d’être acquise.
Série Sam Wyndham, autres chroniques de lecture : voir ICI
Damien Igor DELHOMME - La chance rouge
Les Éditions Agullo font voyager les lecteurs dans l’espace et dans le temps. Chaque année je guette la parution du dernier roman de leurs auteurs attitrés. Agullo sait aussi se renouveler tout en gardant un rythme de parution raisonnable. L’air de rien cela suppose un travail extrêmement rigoureux d’étude des manuscrits. La parution de La chance rouge l’atteste. C’est une perle rare, une écriture et une histoire qui sortent des sentiers battus.
En feuilletant le livre il est légitime de se questionner : « Est-ce un roman ? ». Oui, c’en est un, et un bon. Faire un roman à partir de documents relève de l’exploit. Rapports officiels, journaux personnels, correspondances, extraits d’interrogatoires, transcriptions d’enregistrements secrets se succèdent, se complètent, sèment le trouble autant qu’ils éclairent. Les extraits de journaux personnels amènent un peu d’humanité dans ce monde communiste mais certains font froid dans le dos. Ces documents toujours très courts vont à l’essentiel et sont très parlants. Leur enchaînement créent suspense et rebondissements.
Bien sûr, tout est inventé. Sans doute imaginé à partir des travaux menés par les américains à cette époque et qui sont très bien documentés et accessibles. Avant ces révélations, les services secrets soviétiques en ont eu vent, c’est sûr, aussi sûr que le camarade Brejnev a exigé que les mêmes recherches soient menées au début des années 1970. Damien Igor Delhomme perce le secret et nous révèle comment cela a pu se passer. Cap sur la Sibérie et ses bases secrètes perdues dans les déserts de glace. Petit conseil, il y a en fin d’ouvrage une liste des principaux personnages aux noms parfois imprononçables ( avec leurs fonctions et un rapide aperçu de leurs carrières ), je l’ai photocopié, c’est très utile pour ne pas perdre une miette de cette aventure humaine.
En URSS pour mener à bien un projet, on ne fait pas les choses à moitié. Des centaines de prisonniers politiques pour construire une base en Sibérie orientale destinée à accueillir des personnels par milliers et une partie du peuple autochtone des Evenks en Sibérie orientale comme cobaye. A la tête de ce camp des scientifiques un peu fous qui cachent tous un peu quelque chose afin d’échapper aux soupçons du KGB et sur lesquels l’armée veille. Dans ce contexte aussi surréaliste que crédible, des expériences en quasi grandeur nature sont menées avec autant de rigueur scientifique que de convictions mal vérifiées pour ne pas déplaire au Politburo mais dont les résultats sont aussi glaçant que le froid sibérien. Si les travaux sur la chance n’ont pas aboutis au moins pour répondre aux projets criminels d’une armée invincible, j’ai été atterré en prenant conscience que la manipulation collective ou la reprogrammation mémorielle font partie de notre quotidien, au service du pouvoir utilisant une propagande parfois grossière mais toujours efficace ou d’une communication plus pernicieuse.
Si cette fiction sonne comme une alerte, j’ai été encore plus emporté par le romanesque des personnages. Face à la violence des représentants du pouvoir soviétique, la jeune Saskia oppose sa sensibilité et une sorte de ruse salvatrice, Mikhail fait peine à voir dans sa malchance, Fyodor est aussi émouvant qu’énigmatique. Et puis face au matraquage de la manipulation, la résistance silencieuse, discrète mais forte du peuple Evenk apporte optimisme pour le présent et espoir pour l’avenir.
Damien Igor DELHOMME - La chance rouge. Parution le 12 février 2026, Éditions Agullo. ISBN 9782382461983.
Présentation éditeur : Peut-on vraiment maîtriser la chance ?
Le Dr Viktor Petrov, scientifique disgracié par le régime soviétique, en est convaincu. En 1970, en pleine guerre froide, Brejnev cherche à repousser les limites du contrôle social. Petrov reçoit une mission aussi ambitieuse qu’inquiétante : mettre en place un laboratoire à ciel ouvert dans une ville créée de toutes pièces au cœur de la Sibérie, Mayak Severa.
Sous couvert d’étudier la nature de la chance, il manipule souvenirs et perceptions des habitants – colons et communauté evenk –, allant jusqu’à utiliser les enfants comme cobayes. Mais derrière ce projet scientifique révolutionnaire, l’armée surveille. Elle attend son heure pour transformer ces recherches en arme de manipulation mentale et devancer les Américains dans la course secrète aux esprits.
Thomas CANTALOUBE - Les Trente Glorieuses
Le titre d’un livre est le premier indice donné au lecteur. Les Trente Glorieuses ça me parle mais la présentation de l’éditeur me laisse penser qu’il ne faut pas s’attendre à un récit centré sur les décennies d’après seconde Guerre mondiale. Ceci étant c’est un titre qui s’accorde bien avec Thomas Cantaloube et ses trois romans noirs historiques publiés dans la Série Noire ( voir ICI ). L’image de couverture est également importante dans un livre. Elle attire, intrigue, donne une indication. Je me suis longuement interrogé sur les structures métalliques illustrant ces Trente Glorieuses et encore plus sur les deux silhouettes photographiées à l’envers. J’adore commencer la lecture d’un polar lorsque cela ressemble à un saut dans l’inconnu.
Marseille, printemps 2022. Quatre gamins découvrent en jouant deux cadavres dans les caves inutilisées de leur immeuble. De son balcon le vieux Kader a suivi leur fuite précipitée. Craignant une bêtise, il se rend dans les caves et repère à son tour les deux cadavres. Il prévient la police et commence alors une formidable aventure autour de cet immeuble baptisé Les Trente Glorieuses et inspiré de la Cité radieuse de Marseille conçue par Le Corbusier à la fin des années 1950.
Pour mener l’enquête Thomas Cantaloube a constitué un trio improbable de détectives amateurs : Kader retraité grincheux d’origine algérienne mais fier de sa carte d’identité bleu-blanc-rouge, Aline issue des quartiers nord, assistante sociale à la Mairie et Inès, amie d’enfance d’Aline, jeune directrice adjointe d’une importante régie publique du logement. La police n’est pas absente mais elle n’est pas du côté de la vérité. Kader s’en est vite rendu compte lorsqu’on l’a renvoyé à sa condition d’algérien et qu’elle livrait à la presse des faits trafiqués sur l’affaire des cadavres des Trente Glorieuses.
Ce polar de Thomas Cantaloube aller-retourne dans le temps, entre 2022 et les années 1972 et 1973, cette dernière est une année électorale comme 2022. Ce polar est un roman noir politique critique du bilan de Macron. C’est aussi un roman noir historique avec le rappel des luttes politiques des années 1972 et 1973 entre l’UDR gaulliste et Gaston Deferre figure socialiste marseillaise. Les tenants de l’intrigue résident dans un passé pas si lointain où les élus locaux et nationaux lointain révélé au lecteur qui a un peu d’avance sur les trois enquêteurs mais il doit faire attention aux fausses pistes. Dans le passé les politiques ont assuré la fortune de promoteurs immobiliers qui eux-mêmes ont financé la politique. L’image de couverture trouve son sens, l’envers de l’immobilier est fait de magouilles, de corruption et de favoritisme au détriment de locataires jusqu’aux plus modestes logés dans des taudis.
Le trio d’enquêteurs est confronté aux réalités du présent et aux conséquences d’actes passés. Le lecteur a un peu d’avance sur eux grâce à des incursions dans les années 1972 et 1973. C’est un véritable plaisir, la sensation d’être acteur. Mais attention aux fausses pistes et elles ne manquent pas. Kader, Inès et Aline l’apprennent à leur dépens, ils sont inexpérimentés mais bénéficient aussi de la chance des débutants. Leur enquête officieuse commence au bas de l’échelle avant de s’attaquer en haut de hiérarchie à ceux qui détiennent pouvoir et argent, cachés derrière des sociétés écran et protégés par la police. Inès est prudente, Aline est débrouillarde et fonceuse, Kader est plein de ressources inattendues. Leur enquête est ponctuée de scènes d’action, bien ancrée dans le présent avec l’utilisation de l’informatique et finalement leur salut viendra un média 2.0 d’apparence anodine.
Thomas CANTALOUBE – Les Trente Glorieuses. Parution le 16 avril 2026, Série Noire des Éditions Gallimard. ISBN 9782073077981.
Présentation éditeur : C’est le printemps aux Trente Glorieuses, immeuble-cité marseillais. Une bande d’enfants trompe l’ennui en jouant à cache-cache dans les caves et découvre deux cadavres momifiés. Leur présence pourrait bien remonter aux années 1970 et à la mise en service d’un système de chauffage urbain. Mais qui sont ces hommes ? Et comment sont-ils arrivés là ? La police n’a pas l’air pressée d’enquêter. Car ni les flics ni les édiles locaux n’ont vraiment intérêt à voir remonter à la surface de vieilles affaires mal enterrées qui pourraient déstabiliser certaines ambitions actuelles…
Abir MUKHERJEE - l'attaque du Calcutta-Darjeeling
J’ai lu et apprécié ses deux premiers polars, sans les chroniquer puis j’ai négligé les titres qui ont suivi. Abir Mukherjee écrit pourtant d’agréables et instructifs polars de série mêlant l’Histoire de l’Inde colonisée et des énigmes criminelles qu’un policier impérial tente de résoudre. J’ai rencontré Abir Mukherjee en mai dernier à Limoges ( Vins Noirs , Festival international de polar et de vin ) et fait la promesse de (re)lire toute la série Wyndham et Bannerjee qui compte actuellement six titres.
Sa bibliographie , voir ICI
L’attaque du Calcutta-Darjeeling entame brillamment la série. Le capitaine Sam Wyndham à peine arrivé de Grande Bretagne est sur une scène de crime à Calcutta. Nous sommes le 9 avril 1919 dans l’Empire des Indes ou British Raj. Le style méticuleux et alerte d’Abir Mukherjee plante efficacement le décor. La victime a été tué à coups de couteaux, il s’agit d’Alexander MacAuley, administrateur britannique haut placé, un vieux fonctionnaire aux pouvoirs importants mais pas du tout ouvert aux changements. Qui peut bien se cacher derrière l’énigmatique revendication trouvée sur les lieux du crime ? Faut-il voir dans ce meurtre une réaction au Rawland Act adopté quelques jours avant à Delhi et qui donne des pouvoirs quasi illimités à la Police impériale ? Le moins que l’on puisse dire est que l’auteur a choisi le bon moment historique pour lancer son intrigue.
Parlons un peu des personnages sans doute amenés à devenir récurrents. Sam a occupé avec succès plusieurs postes à la Metropolitan Police de Londres. Il a choisi l’Inde par défaut, blessé durant la Grande Guerre, sa jeune épouse Sarah emportée par l’épidémie de grippe espagnole, il a accepté sans réfléchir l’offre de lord Taggart auprès de qui il avait servi dans le contre-espionnage durant la guerre. Lord Taggart est devenu le chef de la police impériale du Bengale. A Calcutta, le capitaine Wyndham a sous ses ordres un duo que tout oppose, l’inspecteur adjoint Digby, un vieux de la vieille, déjà dix ans dans l’Empire des Indes et fermement convaincu de la supériorité des britanniques, et le jeune sergent Sat Banerjee recruté localement, cultivé, instruit et soumis. Sam devine en lui un flic plein d’avenir et perspicace comme le prouvent ses questions pertinentes sur la présence dans un quartier miteux de ce haut fonctionnaire et son assassinat face à un bordel.
Tout est utile dans ce polar historique, très bien documenté et qui pierre après pierre reconstitue une époque et des lieux vieux d’un siècle à l’autre bout du monde. Histoire et intrigues policières s’imbriquent harmonieusement et s’enrichissent mutuellement. Persuadé que la mort de MacAuley est un attentat politique, les services secrets militaires ( notamment la sinistre Section H ) confisquent le dossier et notre trio de flics est dirigé vers l’attaque par des brigands du train postal qui relie Calcutta et le nord du Bengale. Un modeste surveillant a été tué mais rien n’a été volé. Un mystérieux informateur de Digby va permettre à Sam de recueillir ses premiers lauriers lorsqu’il arrête Benoy Sen, héros populaire pour les indigènes et communiste sanguinaire pour les britanniques. Il fait un coupable idéal pour toutes les affaires criminelles en instance.
Mais c’est sans compter sur la ténacité de Sam qui n’a pas l’esprit tranquille tant qu’une zone d’ombre subsiste. Alors il fouille, avec Sat qui peut se fondre dans la population locale. Il est aussi aidé par Annie Grant la jeune et belle secrétaire Anglo-Indienne de MacAuley. En suivant ces méticuleuses vérifications, le lecteur rencontre de riches commerçants britanniques dans des palais, des fonctionnaires corrompus, une administration dominée par l’argent et l’armée, des minorités réduites à une main d’œuvre bon marché, une pauvreté criante et une justice bafouée. Le constat est le même partout, en ville ou dans les campagnes. Il y a place pour un vent de révolte mais pointe aussi une unité indigène derrière la non-violence à laquelle l’armée de Sa Majesté Georges V répond par les massacres d’Amritsar du 13 avril 1919. La grande Histoire rejoint habilement la petite et Sam de perd pas de vue l’assassinat de MacAuley qui s’avère bien plus sordide que politique tout en restant symptomatique de la domination exercée par les colons.
Abir Mukherjee réussit à la perfection ce roman historique aventureux, agréablement polardesque, avec des fusillades et des courses poursuites et tout plein de jalons qui donnent envi d’en savoir plus, sur une situation sociale explosive mais aussi sur la personnalité de Sam un peu trop addict au whisky et à l’opium.
Abir MUKHERJEE – L’attaque du Calcutta-Darjeeling. Titre original « A rising man » ( Royaume Uni – 2017 ), traduit de l’anglais par Fanchita Gonzalez-Batlle pour les Éditions Liana Levy. Parution octobre 2019. ISBN 9791034901906. Réédition au format poche en octobre 2020, Folio Policier n°918. ISBN 9782072914706.
Présentation éditeur : 1919. La Grande Guerre vient de se terminer en Europe. Après cette parenthèse éprouvante, certains Britanniques espèrent retrouver fortune et grandeur dans les lointains pays de l’Empire, et tout particulièrement en Inde. Ancien de Scotland Yard, le capitaine Wyndham débarque à Calcutta et découvre que la ville possède toutes les qualités requises pour tuer un Britannique: chaleur moite, eau frelatée, insectes pernicieux et surtout, bien plus redoutable, la haine croissante des indigènes envers les colons. Est-ce cette haine qui a conduit à l’assassinat d’un haut fonctionnaire dans une ruelle mal famée, à proximité́ d’un bordel? C’est ce que va tenter de découvrir Wyndham, épaulé par un officier indien, le sergent Banerjee. De fumeries d’opium en villas coloniales, du bureau du vice-gouverneur aux wagons d’un train postal, il lui faudra déployer tout son talent de déduction, et avaler quelques couleuvres, avant de réussir à démêler cet imbroglio infernal.
Stéphane CHAUMET - L'autre côté de la nuit
Avec ce roman je découvre le parcours singulier de son auteur et ses liens avec l’Amérique latine où il vit. Son travail de traducteur d’œuvres d’auteurs du Mexique jusqu’à l’Argentine et le Chili en passant par la Colombie ne peut qu’attester une connaissance fine de ce continent et explique sans doute un intérêt pour les liens historiques récents qui ont pu se tisser avec l’Europe. Je pense notamment à la fuite de criminels nazis et à leur intégration dans la société locale de pays peu regardant sur leur passé. C’est cette thématique qu’il aborde dans « L’autre côté de la nuit » un récit indéniablement historique mais dont la narration repose sur quelques portraits très fouillés de personnages fictifs, témoins ou acteurs crédibles de mentalités et de traumatismes encrés dans la seconde Guerre mondiale.
Tout commence par l’assassinat en 1965 d’un couple d’allemands, les Grüber, dans une ferme d’allure bavaroise isolée près de La Paz en Bolivie. Gabriel Avendaño est aussitôt sur place, il travaille pour un journal spécialisé dans le fait divers sordide. Ce double crime est fait pour ses lecteurs, les deux cadavres sont atrocement mutilés et une croix gammée a été comme gravée sur le corps de l’homme. Il surprend près de la scène de crime une femme qui se cache. Il ne la dénonce pas. Le lecteur est inévitablement aiguillé sur la piste d’une vengeance envers un ancien tortionnaire nazi. Cette piste est renforcée par un second récit que l’auteur entame très vite, celui retraçant le parcourt criminel de Clara Knecht, collabo et gestapiste de sinistre réputation en Touraine. Très classique et déjà vu me direz-vous ? Et bien non car l’entrée en scène de nouveaux personnages va permettre d’installer et d’approfondir l’ambiance dérangeante et poisseuse, faite de mensonges et de faux semblants dans laquelle des tortionnaires ont pu prospérer en toute impunité.
L’assassinat d’un couple d’allemands en Bolivie n’est pas un fait divers anodin. Hans Laux un flic allemand qui séjournait à Buenos Aires est envoyé à La Paz pour seconder le lieutenant Rivero de la police locale. Rivero est en quelque sorte l’indic de Gabriel, il le met sur les coups sensationnels et morbides qui plaisent à son rédac chef. C’est la seule presse qui survit en Bolivie depuis le coup d’état de 1964 et la dictature militaire qui a suivi. Des bruits de bottes résonnent dans les rues de La Paz. L’affaire du double crime est trop sensible, elle touche le pouvoir et ses affidés allemands de trop près.
Gabriel n’est pas le journaliste que l’on croit. Hans n’est pas à sa place au contact de cette population allemande secrète, riche et influente. Qui se cache derrière les noms d’emprunt comme Altman ? Rivero veut rester flic et en vie, alors il n’a pas d’autre choix que d’obéir aux ordres . Qui étaient vraiment le couple assassiné et à quelle activité se livrait-il dans leur ferme isolée sous couvert de l’accueil de jeunes orphelins ? L’inconnue de la scène de crime est française, elle s’appelle Laure, elle traque Clara Knecht qui a disparu à la fin de la guerre échappant à la justice qui n’a pu la condamner que par contumace. L’auteur dévoile petit-à-petit les portraits de ses personnages, sans jamais perdre de vue une intrigue prenante dans laquelle apparaissent d’horribles personnages historiques .
Stéphane Chaumet en plaçant Histoire en toile de fond, fait se confronter ses personnages fictifs à la fois dissemblables et liés par leurs passés respectifs. C’est une manière habile de réfléchir sur les conséquences de persécutions, les traumatismes familiaux, la vengeance et la posture incurable de la violence.
Stéphane CHAUMET – L’autre côté de la nuit. Parution le 8 avril 2026, Éditions du Rouergue. ISBN 9782812628054.
Présentation éditeur : La Paz, 1965. Gabriel Avendaño doit à un ami d'enfance, le lieutenant Rivero, le privilège de pénétrer sur les scènes de crime en même temps que la police. Une précieuse source d'information pour ce journaliste de La Prensa Libre, un quotidien bolivien.
Un jour sont découverts les corps sauvagement assassinés d'un couple d'Allemands, un pasteur et sa femme qui dirigeaient un orphelinat. Le cadavre de l'homme a été marqué d'une croix gammée. Or, depuis longtemps Gabriel s'intéresse aux Allemands qui se sont installés dans le pays après la Seconde Guerre mondiale. Lorsqu'il surprend une Française sur les lieux, il décide de n'en rien dire et de mener l'enquête de son côté. Parallèlement, un policier allemand, Hans Laux, est mandaté par sa hiérarchie pour faire la lumière sur l'affaire.
Vingt ans après la chute du régime nazi, Stéphane Chaumet fait s'entrecroiser dans les rues de La Paz une poignée de personnages qui tous, pour des raisons fort différentes, sont hantés par la guerre. Mais quels secrets cachaient vraiment Eva et Werner Grüber ? Et quels sont ceux de la mystérieuse Laure ?
Thomas CANTALOUBE
Journaliste, Thomas Cantaloube quitte Mediapart en 2020 pour se consacrer à l'écriture de fictions, de romans et de scénarios.
Son premier roman est publié dans la Série Noire des Éditions Gallimard début 2019, c'est le début d'une trilogie consacrée aux débuts de la 5ème République :
- Requiem pour une République ( Série Noire 2019 ) : voir ICI
- Frakas ( Série Noire 2021 ) : voir ICI
- Mai 67 ( Série Noire 2023 ) : voir ICI
Autre roman publié dans la Série Noire :
- Les Trente Glorieuses ( 2026 ) : voir ICI
En 2024 il a entamé une série d'espionnage et d'action inspiré de la série télé "Le Bureau des Légendes" et publiée chez Fleuve Éditions" :
- Les Mouettes : Mission Sahel ( 2024 ) voir ICI
- Les Mouettes : Mission Iran ( 2025 ) voir ICI
Thomas Cantaloube a inauguré en 2024 la série "La fille du Poulpe" :
- Les Cols des Amériques ( Édition Moby Dick ) : voir ICI
Participation à des recueils de nouvelles :
- Merci la Résistance ! ( Éditions du Caïman - 2024 ) : voir ICI
- Pour toujours les camarades ! ( Éditions du Caïman - 2026 ) : voir ICI
Alexandre COURBAN - Place de la Victoire, 1936
En 2024 les Éditions Agullo commençaient la publication d’une fresque historique dans le Paris industrieux des années 1930 propice au portrait social d’un monde ouvrier dominant en nombre mais dominé par un capitalisme triomphant. Les ouvriers peinent à faire entendre leurs souffrances et un avenir encore plus sombre se profile avec la montée du fascisme ailleurs en Europe. « Passage de l’Avenir » est le premier titre de cette série et a pour cadre principal en 1934 et la raffinerie sucrière de la Jamaïque ( voir ICI ). Puis est arrivé « Rue de l’Espérance » avec le portrait en 1935 des usines aéronautiques Gnome et Rhône ( voir ICI ). La victoire tant attendue se produit en 1936 avec l’arrivée au pouvoir du Front populaire suite aux élections législatives des 26 avril et 3 mai 1936.
Les romans d’Alexandre Courban se situent sur des frontières. La période historique qu’il explore est une époque charnière avec les premières avancées sociales majeures encore en vigueur aujourd’hui et les dernières années de Paix avant que des armées ne violent les frontières. Les romans d’Alexandre Courban sont également à la frontière de plusieurs littératures. Roman historique, roman social, roman noir, roman policier historique, il y a un peu de tout cela avec cet autyeur et le résultat est aussi plaisant qu’instructif.
Alexandre Courban maitrise l’Histoire ouvrière des années 1930, c’est le fruit de ses recherches sur le journal L’Humanité. Ses personnages fictifs sont habilement choisis et contribuent à la réussite romanesque de ses récits. Bornec le flic et Funel le journaliste enquêtent efficacement dans leurs domaines respectifs. La jeune et dynamique Camille ancienne sucrière de la Jamaïque devenue photographe est l’actrice de charme de la difficile conditions des femmes.
Ces trois personnages récurrents jalonnent le récit des journées de fin mai à fin juin 1936 suivant la victoire électorale du Front populaire. Le récit de l’auteur met l’accent sur les grèves, l’occasion de revenir dans les usines évoquées dans les deux premiers tomes de sa série ainsi que dans la Doyenne, usine automobile Panhard & Levassor. Les grèves sont menées pour signifier que les promesses électorales doivent être mises en œuvre tant par le gouvernement que par le patronat. Rien ne manque à ce tableau historique et social, les syndicats, les partis politiques, le patronat, la presse de tous bords, l’antisémitisme envers Léon Blum, l’activisme d’extrême droite jusqu’à ce fameux moment où il faut bien arrêter une grève.
Le commissaire Bornec a un rôle que je qualifierait d’effacé, sa personnalité taciturne y est pour beaucoup. Il obéit aux ordres, sans broncher. Mais ses connaissances des criminels l’incitent à ne pas perdre de vue la mort du gardien de nuit de la Doyenne causée par une chute mortelle, accident ou meurtre ? Il fouille dans le passé de la victime convaincu que la solution s’y trouve. Le fil ténu de cette enquête se révèle finalement indispensable pour la cohésion de la fresque historique et le final enrichit le tableau des mentalités de l’époque.
Alexandre COURBAN – Place de la Victoire, 1936. Parution le 5 mars 2026, Éditions Agullo. ISBN 9782382461556 .
Présentation éditeur : Paris, 25 mai 1936. Gabriel Funel, journaliste à L’Humanité, se réveille pour la première fois dans l’appartement de la photographe Camille Dubois. La veille, ils ont couvert le rassemblement historique de plus d’un demi-million de personnes réunies place de la Nation à l’initiative du Front populaire.
Quelques jours plus tard, alors que les grèves massives se multiplient, un drame frappe la plus ancienne usine automobile parisienne : Pierre Augustin, l’étrange et solitaire gardien de la Doyenne, est retrouvé mort au pied des ateliers de la Porte d’Ivry.
Chargé de l’affaire, le commissaire Bornec se heurte à un mur : 2000 métallos de la Doyenne en grève interdisent toute présence policière. Aux côtés de son nouvel adjoint, l’inspecteur principal Béziat, il avance en terrain miné, tandis que Funel et Camille circulent librement dans l’usine occupée, menant leur propre enquête.
Dans un climat politique et social tendu où les passions se font de plus en plus explosives, chacun joue sa partie et il est plus difficile que jamais de dire où se cache la vérité.
Gabriel KATZ - L'assassin de Pigalle
L’inspecteur Max Weber inspecteur débutant à la Crime parisienne aurait pu plus mal tombé pour sa première enquête : septembre 1944 Antoine Moray a été assassiné et le coupable évident est arrêté sur les lieux du crime. L’assassin de Pigalle, un certain Mendel Jankovic n’a pas la volonté de se battre, muré dans le silence, son passé semble se limiter à sa détention à Auschwitz d’où il a été récemment libéré. Mais c’était sans compter avec Augustine Derval, jeune avocate commise d’office de Jankovic. L’assassiné de Pigalle était un ancien collabo, s’il est prouvé que Jankovic a été sa victime le juge pourrait faire preuve de clémence. Le temps est compté, Weber a tout juste un mois avant le procès pour fouiller dans le passé de Moray, gestapiste de la sinistre Carlingue, officine qui depuis la rue Lauriston a terrorisé Paris occupé par les nazis. Oui mais voilà les archives de la Carlingue ont été détruites, ses chefs condamnés à mort et exécutés. Aucun témoin de cette période ne se souvient de rien.
Weber et Augustine Derval se perdent dans des impasses. Habilement l’auteur ouvre une page sombre de l’Histoire de la seconde Guerre mondiale. Il fait raconter à Antoine Moray son passé de petit antiquaire véreux, arrêté et emprisonné à Fresne avant d’être réquisitionné en juillet 1940 par Henri Lafont. Dès lors Moray va participer aux vols en tout genre perpétrés au profit de l’occupant allemand sans oublier de se servir grassement au passage. Son implication dans les violences et plus nuancée. L’épopée sanglante de la Carlingue est racontée dans le détail, c’est Moray qui parle avec son vocabulaire et son parlé de truand. La reconstitution de Gabriel Katz est une bonne prestation historique. Le parcours de la Carlingue est une suite d’horreurs, au début vols le jour et cabarets la nuit où se produisent les célébrités de l’époque, Suzy Delair ou Tino Rossi, en feignant d’ignorer les agissements criminels de leur public à la fortune spoliée. Toute l’histoire sinistre de la Carlingue défile, vols suivis de tortures et de traques manu militari en véritable milice contre la Résistance avec comme point d’orgue les exactions de Tulle en mars 1944.
Poser des questions peut se révéler dangereux. Weber l’apprend à ses dépens. Mais c’est un ancien combattant de la 101ème aéroporté, il sait se défendre à défaut d’être un enquêteur perspicace. S’intéresser à la Carlingue et à la collaboration après la guerre peut compromettre les nouvelles vies de pseudo résistants de la dernière heure et désormais intégrés dans la France en reconstruction. Le taciturne Weber et la dynamique Augustine ne sont pas au bout de leurs surprises et le lecteur également puisque Gabriel Katz a concocté un final bluffant.
Gabriel KATZ – L’assassin de Pigalle. Parution le 8 avrils 2026, City Éditions. ISBN 9782824625782 .
Présentation éditeur : Paris, 1945. Alors que la guerre vient tout juste de se terminer, un cadavre est découvert dans un hôtel borgne de Pigalle. L’assassin, arrêté sur les lieux, est un vagabond, dont la dernière adresse était le camp d’Auschwitz.
L’homme qu’il a tué d’une balle dans la tête était un antiquaire véreux, un petit escroc sans envergure qui aurait été membre de « la Carlingue », la Gestapo française. C’est en tout cas ce que son assassin affirme. Mais rien ne le prouve, si ce n’est sa parole…
L’affaire est confiée à Max Weber, un flic désabusé que sa hiérarchie pousse à classer l’affaire. Personne n’a envie que ce fait-divers ravive les blessures de la guerre. Personne sauf Weber, que cette cause perdue sort de sa torpeur. Il va creuser. Et ce qu’il va découvrir est au-delà de l’imaginable…
Didier DAENINCKX - Les maisons parachutées
Bien sûr Didier Daeninckx n’a jamais arrêté de nous donner des nouvelles et en 2024 il a écrit le scénario d’une bande dessinée pour commémorer la panthéonisation de Missak Manouchian. Mais c’est quand même une immense joie de le retrouver auteur d’un roman paru début avril chez Gallimard dans « La Blanche » bien que ce soit un roman noir.
Avec Les Maisons parachutées Didier Daenincks fouille dans l’Histoire. Il cherche pour exhumer les faits oubliés à force d’être cachés. Cette fois il a choisi l’année 1952. Que s’est-il passé cette année-là ? Pour compliquer son travail l’auteur s’intéresse à une région pas banale, le Nivernais. Que s’est-il passé en 1952 dans les petites villes de Nevers, Imphy et Decize. Didier Daeninckx a sans doute consulté des piles entières de journaux, noté de multiples faits divers puis élargi son champ de recherches avant d’ordonner, de regrouper. Il a sans doute élagué, imaginé aussi tout en restant dans le plausible. Il ne se contente pas d’évoquer, il sait quand il faut insister et surtout ne pas simplifier comme dans une investigation journalistique mais pour transmettre ses informations il choisit d’en faire le récit à la manière d’une enquête minutieuse d’un flic ordinaire. Le résultat est un formidable roman noir historique : Didier Daeninckx est un raconteur d’histoires hors pair.
Début de l’été 1952 alors que Nevers est dans l’effervescence des préparatifs de l’arrivée d’une étape du Tour de France, l’inspecteur Philippe Orbec se voit confier une enquête dont il se serait bien passé . Trois cadavres ont été exhumés lors de travaux dans une ferme isolée près d’Imphy. Tout le dérange, le déstabilise et l’inquiète dans cette enquête. Le lieu tout d’abord, c’est tout près de l’endroit où son père est décédé à la Libération dans des circonstances qu’il n’a jamais voulu éclaircir. Et puis l’assassinat des trois inconnus n’est pas banal, une exécution, une balle dans la tête les mains attachées dans le dos avec du fil de fer.
Orbec n’a qu’un indice, une mystérieuse inscription sur un bracelet porté par une des victimes et une date approximative pour leur exécution, entre 1946 et 1948 d’après le légiste. A l’époque la presse locale a-t-elle parlé de ces trois disparitions ? Orbec lit et relit les journaux de l’époque, épluche les rapports de police. Il découvre les blessures de l’épuration et en profite pour reconstituer une partie du drame vécu par sa famille qu’il a jusqu’à maintenant laissé dans le brouillard. L’inscription sur le bracelet l’oriente vers les rescapés des camps de concentration. Les horreurs du camp de Mauthausen lui sont racontées. Il questionne d’anciens résistants, son regard se porte sur les luttes ouvrières menées dans l’aciérie toute proche d’Imphy et sur les pollutions au voisinage de l'usine chimique Lambiotte à Prémery.
Pour les besoins de son enquête l’inspecteur Orbec voyage beaucoup. Sur la route de Charentes il passe par Déols où des milliers de soldats américains construisent un gigantesque camp militaire. En Val de Seine à Bolbec, l’industrie textile est à son apogée. Pendant ce temps Gabin passe au cinéma, Jack Ralite est chauffeur et dans la banlieue parisienne industrieuse, le PCF procède à des purges. Rien n’échappe au regard averti de Didier Daeninckx, l’année 1952 se dévoile, série de photos sépias, certaines regardées avec nostalgie, d’autres avec surprise.
Didier Daeninckx ne perd pas de vue ses intrigues, les trois inconnus exécutés et la mort suspecte du père de l’inspecteur Orbec. Ce dernier découvre que dans l’enfer de Mauthausen de la fausse monnaie a été fabriquée, des sommes astronomiques destinées à asphyxier l’économie anglaise et américaine. Ce trésor du Reich a dû attiser bien des convoitises ! Il reçoit les confidences d’un responsable de la Banque de France et d’un chercheur du CNRS. Il retrouve la trace de criminels nazis et découvre des savants allemands ayant travaillé pour l'armée allemande avant d'être réquisitionnés par les industriels français. Didier Daeninckx n’a pas son pareil pour raconter la petite et la grande Histoire sans occulter le passé qui ne passe pas.
Didier DAENINCKX – Les maisons parachutées . Parution le 2 avril 2026, collection Blanche des Éditions Gallimard. ISBN 9782073032218.
Présentation éditeur : En 1952, à Nevers, l'inspecteur Philippe Orbec est chargé d'une enquête qui concerne trois cadavres retrouvés dans un chantier de reconstruction. Orbec, fils d'un policier injustement abattu par la Résistance, va suivre le fil de son enquête, qui le mènera à Mauthausen, ou plus exactement à Redl-Zipf, une annexe du camp d'extermination par le travail. Les trois hommes, liés à des faussaires de grand talent, ont côtoyé à Redl-Zipf un commando juif très spécial, dont le travail consistait à fabriquer de faux billets américains et anglais destinés à déstabiliser les économies alliées. Une partie de ces billets ont circulé en France après la Libération, et Orbec se demande s'ils n'ont pas été détournés par des pseudo-résistants qui ont à cette occasion amassé des fortunes et bâti de belles résidences surnommées depuis "les maisons parachutées". Ce roman de Didier Daeninckx, formidablement documenté et en partie inspiré de l'histoire de sa famille, éclaire d'un jour singulier des opérations secrètes menées par les nazis à partir de camps de concentration et certains aspects méconnus de l'immédiate après-guerre, comme le rôle des savants du IIIème Reich dans la reconstruction de l'aviation et dans le développement de la balistique et du nucléaire.
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